Petit carnet du triste Caillou
(extraits)
« Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité, dans un destin commun »
Préambule de l’accord de Nouméa de 1998
« J’ai gagné la certitude en cours de route que les catastrophes sont là pour nous éviter le pire »
Du bon usage des crises, Christiane Singer
Avant de véritablement commencer, je ne pouvais faire l’économie de quelques explications quant au contenu de ce qui suit. Alors que la Nouvelle-Calédonie sombrait dans un des épisodes les plus mouvementés de son histoire, j’ai d’abord voulu, jour après jour, consigner ce qui m’arrivait. Puis, le strict compte-rendu de mes journées s’est vu progressivement étoffer par quelques éléments de l’actualité, des réflexions sans prétention et une flopée de questionnements encore en suspens.
La forme est celle d’un journal allant du 12 mai au 20 juillet 2024. Le fond, quant à lui, n’a aucune prétention historiographique ni quelconques aspirations journalistiques. C’est de subjectivité, d’émotion, de contradiction et de répétition dont il est question. C’est avec la maladresse, la naïveté et l’ignorance d’un calédonien un peu choqué, mais surtout vraiment peiné que ces pages sont à décrypter.
Plusieurs raisons m’ont poussé à m’astreindre quotidiennement à cet exercice. J’y reviendrai par moments. Une fois mise de côté l’inconsciente mais évidente motivation narcissique du procédé, j’espère seulement que ces lignes seront perçues pour ce qu’elles sont : un témoignage dans l’instant d’une période exceptionnelle d’un habitant de cette île du Pacifique que l’on appelle curieusement le Caillou.
Je ne peux ici publier l’intégralité de ce conséquent carnet. Vous trouverez ci-après quelques journées choisies un peu arbitrairement. Gardons à l’esprit que cette présentation lacunaire vient quelque peu briser l’unité et diluer le sens. Mais l’esprit reste là et il y aura bien j’en suis sûr quelques éléments venant éclairer cette période exceptionnelle.
Dimanche 12 mai 2024
Il est vingt-deux heures. Avec trente minutes d’avance, l’Airbus A330 de la compagnie Aircalin atterrit sur la piste de l’aéroport de Tontouta. Le très long voyage depuis la métropole est sur le point de s’achever. Assez rapidement, je franchis le contrôle de la police aux frontières, récupère mes valises, puis finalement passe l’inspection phytosanitaire. Rien de nouveau ou d’étonnant. Après deux ans d’une relation à distance et un usage déraisonnable de l’avion, le déroulé est parfaitement connu et sans surprise. Enfin, jusque là.
Dès la sortie de l’aéroport, plusieurs véhicules blindés de la gendarmerie semblent sécuriser les accès. Quelques dizaines de mètres plus loin, au premier carrefour, des manifestants brandissent ostentatoirement le drapeau aux couleurs de la revendication indépendantiste. Se mêlant à la lumière des réverbères, quelques flammes viennent éclairer une longue banderole déployée sur laquelle est écrit en lettres capitales : « BIENVENUE EN KANAKY. WELCOME TO KANAKY ». Le ton est donné. À la douceur d’une nuit étoilée d’un mois de mai se mêle un trouble diffus mais bien tangible.
Cinquante kilomètres séparent l’aéroport international de Nouméa ; le trajet se passait sans encombre lorsque, arrivé sur un rond-point de l’agglomération, je m’aperçois, incrédule qu’un brasier de pneus et de palettes bloque le chemin. Je préviens rapidement les pompiers, puis contourne les flammes et poursuis mon chemin.
Enfin arrivé, une douche salvatrice précède une nuit qui sera de plomb.
Lundi 13 mai 2024
Il est étonnamment tard lorsque je me réveille. La fatigue accumulée aura eu raison du décalage horaire de neuf heures avec la Métropole. Je passe quelques coups de fil et me prépare tranquillement pour ma prise de service du début d’après-midi. Ma collègue étant absente, je serai seul sur la première partie de ma vacation. J’apprends plus tard que dans la nuit de dimanche à lundi, elle a été victime d’un cambriolage et d’un vol de véhicule. qui a fini brûlé.
Je prépare mon vélo puis me rends au boulot. Sur le chemin, je croise quelques Mélanésiens agitant fièrement leurs couleurs. L’air est frais, le vent est calme, le soleil éclaire le Caillou de ses majestueux rayons. L’hiver austral a bel et bien débuté en Nouvelle-Calédonie. C’est certainement ma saison préférée. La lumière est douce, les températures agréables : en journée, il fait bon, la nuit, il fait frais. Le sommeil se savoure sans le ronronnement de la climatisation ou le hachage du ventilateur. Hormis les trois mois de plein été où la chaleur et l’humidité sont écrasantes, le climat calédonien est marqué par sa douceur et sa tempérance. Située sur le 22e parallèle et perdue au milieu de l’océan Pacifique, la Nouvelle-Calédonie profite d’une météo qui a participé à son attractivité.
Arrivé au boulot, j’assure la relève du collègue en poste, nous échangeons quelques banalités, puis je prends mes fonctions. Le début d’après-midi est particulièrement calme. Vers quinze heures, mon supérieur m’octroie une visite. Il me rend compte des événements de ces dernières semaines. Absent du territoire pendant plus d’un mois, je me suis complètement déconnecté des réseaux et des médias. Le flux continu, aliénant et addictif des objets connectés envahissant nos vies n’est source que de trop d’angoisse.
Mon chef s’étonne de ma venue en vélo. Finissant ma vacation à vingt heures, le retour risque selon lui d’être mouvementé. D’un naturel peu alarmiste, je prends note et la conversation se poursuit. Je réalise alors que durant mon mois d’absence, les événements se sont accélérés à l’approche des discussions à l’Assemblée nationale du projet de loi constitutionnel sur le dégel du corps électoral aux élections provinciales en Nouvelle-Calédonie. La CCAT, cellule de coordination des actions de terrain, a mobilisé de très nombreux sympathisants à la cause indépendantiste. Pacifistes, les rassemblements et manifestations se sont multipliés et les symboles identitaires kanaks se sont massivement répandus dans la population mélanésienne. Loin devant, les drapeaux ont été vendus par milliers. L’emblème, d’abord symbole du FLNKS, est devenu au fil du temps celui du peuple Kanak et de sa revendication pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.
En milieu d’après-midi, j’apprends par l’écran synthétisant les vols commerciaux à venir que les dernières rotations aériennes de la journée sont annulées. Une fermeture des services de la circulation aérienne est alors actée pour dix-sept heures trente. Je suis partagé entre le soulagement de finir le travail beaucoup plus tôt que prévu et une inquiétude naissante. J’apprends qu’une mutinerie a eu lieu au centre pénitentiaire de Nouméa et que trois gardiens sont pris en otage. L’un d’eux serait grièvement blessé. Je mesure petit à petit la distance qui me sépare de la réalité de ces dernières semaines écoulées. En congé avec ma moitié, je n’avais que faire de l’actualité.
Lorsque j’entame le chemin retour, la tension est palpable. Je ne croise pour ainsi dire personne. Pourtant, la piste cyclable que j’emprunte me fait passer le long de lieux de vie habituellement fréquentés en cette heure. Je ne demande pas mon reste et regagne au plus vite mon appartement.
Mardi 14 mai 2024
Il est une heure du matin lorsque, complètement chamboulé par le décalage horaire, je me réveille hagard. Mes tentatives de réendormissement échoueront lamentablement. Résigné à commencer matinalement la journée, j’allume alors mon téléphone. En ce milieu de nuit, les réseaux ne reflètent pas encore le cataclysme en cours à Nouméa. Ils se rattraperont largement plus tard.
J’apprends que les délibérations sur le projet de loi modifiant le corps électoral aux élections provinciales de Nouvelle-Calédonie sont en cours à l’Assemblée nationale. Je décide alors de les suivre en direct. Les discussions sont enflammées. Les parties de l’opposition contestent et débattent avec force et conviction, parfois à la limite de l’irrévérence et de la provocation. Je suis surpris de l’importance avec laquelle le sujet calédonien semble passionner les parlementaires. Je me prends au jeu des joutes verbales. À mesure que les heures passent et que les prises de parole s’enchaînent, quelques nouvelles des événements de la nuit me parviennent. Je vois alors défiler les images de pillage et de destruction de bâtiments. Des magasins, des stations-services, des pharmacies, des concessions automobiles ont été incendiés. Le flot de violence semble inouï. Je découvre qu’une femme enceinte sur le point d’accoucher, ne pouvant se rendre à l’hôpital du fait des barrages, a perdu son enfant in utero. Sidération. Dans le même temps, les images du Parlement continuent d’affluer. Le contraste est saisissant. À plus de 17 000 km de Nouméa, dans le cadre vénérable et raffiné de l’Assemblée, les bienheureux députés, forts de leurs idéaux républicains, tentent de faire triompher leurs idées sur le dossier calédonien pendant que la capitale s’embrase au sens propre et figuré.
Le jour se lève enfin. Nouméa s’éveille ahuri. Vers huit heures, je décide d’enfourcher mon vélo pour me changer les idées, prendre un peu l’air et bouger. Le rond-point en bas de chez moi porte les stigmates des échauffourées de la nuit. Arbres et barrière calcinés. Vitres brisées. Bitume fondu. Panneaux vandalisés. Les protagonistes en jeu, émeutiers et forces de l’ordre, se sont retirés. Le jour semble agir comme une sorte de cessez-le-feu tacite.
Plus qu’hier encore, les lieux sont désertés. Seules quelques voitures arpentent, d’un air intimidé, la route de bord de mer de Nouméa Sud. Les marcheurs, sportifs et badauds qui habituellement viennent en nombre profiter de cet espace de plein air sont absents. De retour en milieu de matinée, je m’apprête à emprunter le même rond-point qu’à l’aller. Or, contrairement à ce que je croyais, le jour n’a pas complètement entériné toutes les velléités des émeutiers. Voilà qu’un groupe, un brin hostile, s’avance non loin. En face, une équipe de policiers s’apprête à répliquer. J’entends des cris. Je crois voir une grenade lacrymogène tirée. Tout s’accélère. Mon rythme cardiaque y comprit. Le nombre de tours par minute de mon pédalier n’étant lui aussi pas en reste.
Dans la journée, le haut-commissaire Louis Le Franc déclare, initialement pour une nuit, un couvre-feu allant de dix-huit à six heures du matin. En bas de ma rue, des rassemblements spontanés de riverains apparaissent ça et là. Les discussions vont bon train. Lors de la nuit à venir en Nouvelle-Calédonie se tiendront à Paris les dernières délibérations suivies du vote du projet de loi. L’inquiétude est grande. Comme un peu partout dans Nouméa, une mobilisation s’organise. Des barricades sont installées en différents points. Dans mon quartier, la mise en place des barrages est grandement facilitée par les travaux de voirie en cours le long de la rue principale. Nous récupérons des barrières, des séparateurs, des blocs de béton et des traverses en bois. Tout ce qui pourrait aider à sécuriser, ralentir, bloquer ou filtrer est enchevêtré pêle-mêle. Évidemment, l’improvisation est de mise. À quoi devons-nous nous préparer ? Comment procéder ? Certains rappellent les conditions de légitime défense et tentent de s’accorder sur des règles d’engagement. D’autres fanfaronnent et se croient en guerre, prêts à toutes les absurdités. La majorité est surtout angoissée et peine à réaliser la situation. Un adjectif prend progressivement le devant dans la description des événements : lunaire. Comme si l’on ne pouvait concevoir que ce qu’il se passe est bien sur terre.
Un planning de quarts de surveillance est établi. Une présence en continu toute la nuit d’une dizaine de personnes sur le barrage sera assurée. Quelques individus se positionneront aussi sur les appartements en hauteur. Armés de spot et de projecteur, ils seront chargés, à défaut de repousser de potentiels émeutiers, de prévenir les groupes localisés sur les barricades.
Pour cette première nuit de garde, il me faut m’apprêter. Encore une fois, nul ne sait à quoi s’attendre et, après la fureur de la nuit dernière, les scénarios les plus terribles sont envisagés. Sur quelques conversations en ligne, des recommandations circulent. Il est d’abord conseillé de se masquer le visage. La crainte étant de retrouver son identité circulant sur les réseaux et donc d’être potentiellement la cible de représailles. Un de mes voisins sacrifie un drap blanc pour en tirer quelques brassards que l’on ne manquera pas de porter au bras et ainsi marquer clairement notre camp. Je vérifie le fonctionnement de ma lampe torche et récupère de mon cagibi un bout de tuyau, souple mais trop, d’environ un demi-mètre. Au côté de cet accessoire de plomberie réincarné en arme contondante dont j’espère ne pas avoir à faire usage, je tombe sur un vieux gilet d’impact pour sport nautique que j’utilisais il y a bien longtemps. En plus de tenir chaud, celui-ci apporte grâce à ses blocs de mousse une petite protection du buste. Pour parfaire mon accoutrement, je mets également la main sur un casque de skate et des gants.
Enfilant un pantalon puis intégrant à ma tenue les accessoires précédents, je rejoins en ce début de soirée l’appartement de mon voisin. Depuis sa terrasse sur le toit de la résidence, nous pouvons surveiller la petite servitude en contrebas. Reliant notre quartier à une zone sensible, ce passage est l’objet de beaucoup de craintes. Nous pensons que là-bas se trouve quelques émeutiers. Probablement pas nombreux. Probablement pas bien vieux. Mais en cette période exceptionnelle, l’imagination de chacun est parfois un peu catastrophiste et conjecture le pire.
Les heures passent sans qu’aucun réel problème ne survienne. Mais les bruits de la ville auront vite fait de nous ôter toute illusion. En effet, le silence de la nuit nouméenne est régulièrement interrompu par des embardées pétaradantes de véhicules, des cris, des sirènes de pompier, d’ambulance ou de police et des détonations assourdissantes. Quant à ces dernières, les spéculations vont bon train. Quid de leur provenance. S’agit-il d’un fusil longue portée, d’une grenade assourdissante ou lacrymogène, d’un tir de flashball, d’une bonbonne de gaz piégée qui explose ? Nullement aguerri aux techniques de maintien de l’ordre ou aux mélodies résultant de la combustion de poudre à canon, les paris restent ouverts.
Quand vers minuit mon tour de garde arrive à sa fin, je vais me coucher.
Mercredi 15 mai 2024
Malgré seulement deux ou trois heures de sommeil, le réveil est encore très matinal. Ainsi, les effets du décalage horaire me permettent à nouveau de suivre en direct la poursuite des discussions au palais Bourbon. Le vote est maintenant inéluctable. Les deux-cents amendements déposés par les partis de gauche sont balayés et rejetés un à un. La stratégie de l’opposition consistait à espérer qu’un seul de ces amendements soit voté. Le cas échéant, le texte aurait dû être renvoyé au Sénat pour examen, retardant d’autant plus le vote. Finalement, et avec plusieurs heures de retard, le projet de loi constitutionnelle est adopté à l’Assemblée Nationale. Beaucoup se réjouissent. Je reste perplexe. La méthode est discutable et je crains les réactions à venir.
Le vocabulaire néo-calédonien, outre les expressions locales chères aux habitants du Caillou, comporte des vocables importants tels que consensus et collégialité. Ainsi, l’esprit de la politique calédonienne est celui du compromis et de la main tendue. Empêchant certes tout dynamisme décisionnel, cette ligne de conduite a au moins pour mérite de garantir la paix sociale par une sorte de statu quo entre des revendications divergentes. Polarisée entre prétention indépendantiste ou loyaliste, la population calédonienne se répartit à peu de choses près équitablement entre ces deux camps. Ainsi, la question statutaire de la Nouvelle-Calédonie semble, sans contrarier profondément l’un des deux groupes, difficile à trancher.
Depuis 1988 avec les accords de Matignon puis 1998 avec ceux de Nouméa, la Nouvelle-Calédonie a grandi dans un cadre de compromis ne satisfaisant pleinement personne, mais limitant au mieux les antagonismes. Reportant à un futur plus ou moins lointain la question de la pleine souveraineté, le Caillou s’est alors engagé dans un processus ad hoc et sans équivalent de décolonisation progressif. Son cadre juridique et institutionnel au sein de la Ve République porte le nom de collectivité sui generis. Cette appellation un peu déroutante signifie littéralement de son propre genre et marque le caractère inclassable de la Nouvelle-Calédonie dans les statuts déjà existants.
De mon point de vue, forcément partisan, l’itinéraire calédonien d’émancipation est parsemé de beaux accomplissements qu’il ne faut pas occulter. Mais non plus, il ne faut taire les ratés, les impasses et les échecs de ces trente dernières années. La copie est loin d’être parfaite, mais comment pourrait-elle l’être lorsque l’on garde à l’esprit que ce pays n’est encore qu’un bébé.
Pendant que députés et ministres s’écharpent sur les bancs de la chambre basse du Parlement, Nouméa découvre le bilan des violences et des exactions de la nuit. Il est terrible : deux morts, de nombreux blessés, des dizaines d’infrastructures publiques et privées saccagées, pillées et incendiées. Une odeur de brûlé s’immisce jusque dans mon appartement. L’air est vicié. Je suis atterré, partagé entre la colère, la peine et l’écœurement. Partir. Quitter cette île. Recommencer ailleurs. Voilà alors mes seules volontés.
Ce n’est pas seulement les bouleversements de ces derniers jours qui sont responsables de ce désir de m’en aller. Car voilà, après toutes ces années, je suis las. Las de ce gachi, las du racisme, las de cette situation politique manichéenne qui ne semble pouvoir se solder qu’en désignant un gagnant et donc, de fait, un perdant. On ne peut raisonnablement se satisfaire de trois votes contre l’indépendance lorsque les résultats sont si serrés. Je le regrette, mais c’est une réalité. Bien sûr qu’il serait tellement plus simple de pouvoir tirer un trait. Mais lorsque sur une question si cruciale la population est en nombre à peu près également divisée, on ne peut se féliciter d’un résultat couperet. Et ce, quel que soit le camp victorieux. Profondément attaché à la France, je suis fier de son héritage et de son patrimoine culturel, historique, idéologique. Et c’est cet attachement aux valeurs de la République qui me permet de comprendre les revendications indépendantistes.
Le projecteur médiatique national, et dans une moindre mesure international, étant maintenant braqué sur la Nouvelle-Calédonie, les messages de nos proches à l’étranger affluent en nombre. Témoins à distance de la descente aux enfers de cette île que certains ne pensaient que paradisiaque, voilà qu’ils s’inquiètent. Effondrée par la violence des images, le choc est réel. Je peine à trouver les mots pour les rassurer. J’évoque les renforts des forces de l’ordre, du triomphe de l’intelligence, ou affirme que le pire est passée. Mais je suis peu convaincu et mes propos sont naturellement peu convaincants.
Alors que depuis vingt-quatre heures de nombreuses personnes appellent à la proclamation de l’état d’urgence, Emmanuel Macron, dans un conseil de défense, déclare la mise en place d’un décret en ce sens. L’état d’urgence entrera en vigueur à cinq heures demain matin. Voilà que ces deux mots résonnent pour beaucoup comme la fin de tous les problèmes. Ils permettront notamment l’intervention de l’armée, l’assignation à résidence des présumés commanditaires ou l’interdiction de Tik Tok. Mais c’est surtout par son aspect rarissime et donc hautement symbolique qu’il rassure. Il est le message affirmant que la République a pris conscience de la situation en Nouvelle-Calédonie. Dans les faits, l’interdiction de Tik Tok est facilement contournée par l’installation d’un VPN, l’assignation à résidence de certains leaders de la CCAT n’est que peu pénalisante et enfin l’armée, loin de pouvoir rétablir l’ordre partout et pour tous, se voit seulement responsable de sécuriser quelques points clés comme les aéroports ou le port autonome de Nouméa. Je crains donc que l’état d’urgence ne résolve malheureusement rien. Il risque de décevoir les partisans de l’ordre républicain et pourrait attiser les rancœurs d’une partie des indépendantistes qui verront une manifestation d’un État colonial autoritaire.
À l’état d’urgence et au couvre-feu, d’autres mesures exceptionnelles viennent s’ajouter. Dans l’agglomération du Grand Nouméa, les rassemblements sont interdits. Il en est de même, mais sur l’ensemble du territoire, du port et du transport d’armes ainsi que de leur commerce. La vente d’alcool est elle aussi prohibée. Ces deux derniers points méritent que l’on s’y attarde un instant. Ils occupent une place particulière dans le paysage calédonien.
Car la Nouvelle-Calédonie est massivement armée avec soixante-quatre-mille armes déclarées, et peut-être autant détenues illégalement. Il y en a donc statistiquement environ une pour deux habitants. Les armes à feu sont une composante importante de la culture et de l’identité calédonienne et s’immiscent souvent dans les conversations. Pour les Calédoniens, les armes ont plusieurs utilités. D’un côté, le tir sportif et la chasse – le plus souvent au cochon sauvage, au cerf ou à la roussette. De l’autre, elles font partie du schéma d’une culture de l’autodéfense à l’américaine. Avec ce véritable arsenal dispersé partout sur le caillou, on comprend aisément les craintes des autorités et de la population d’une possible escalade de la violence.
À cela vient s’ajouter le rapport parfois compliqué des Calédoniens à l’alcool. Ces dernières années, pas une semaine ne passe sans qu’il ne soit en grande partie responsable de sordides et terribles faits divers. Sans me plonger dans les chiffres de la consommation, j’ai depuis longtemps constaté, dans n’importe quelle communauté, un usage parfois déraisonné. Chez certains jeunes, il s’est même opéré une sorte de sacralisation de la boisson – la topette glacée ou la bouteille carrée devenant des symboles respectés et convoités.
Beaucoup redoutent le mariage, à la funeste destinée, de l’alcool et des armes.
Jeudi 16 mai 2024
Il est quinze heures lorsque ma hiérarchie me demande si je suis volontaire pour prendre mes fonctions. Je le suis évidemment. Je n’attendais que ça, pouvoir contribuer. Non pas que ma présence sur le barrage en bas de ma rue soit inutile. Mais quoique… L’armada en cours de déploiement est une réponse, certes non suffisante, mais nécessaire au rétablissement de l’ordre. Les opérations aériennes à venir s’annoncent être, en nombre et en intensité, considérables pour cette île de l’océan Pacifique. Océan qui, dans ces moments, porte plutôt mal son nom.
Porté par une motivation que je n’avais pas connue depuis longtemps, je me prépare donc pour le boulot. Je réunis sac de couchage, matelas de camping, de quoi manger, m’éclairer, me vêtir, et me divertir. Dans la précipitation du moment, j’oublie angoisse, colère ou tristesse. L’heure est maintenant à l’action plutôt qu’à la réflexion. Il est définitivement plus thérapeutique d’être acteur que spectateur.
Considérant les circonstances, je délaisse mon vélo et m’installe en voiture pour franchir les quelques kilomètres qui me séparent de l’aérodrome de Magenta. En évitant un ou deux points sensibles, la route devrait être praticable. À mon arrivée, un premier filtrage assuré par l’armée se fait au niveau de l’entrée. Ambiance. Des militaires s’agitent en tout lieu. J’apprendrai plus tard qu’ils sont de la troisième compagnie du huitième RPIMa (régiment de parachutistes d’infanterie de marine). Surnommée les canaris, leur devise : « Or j’ose ». Une fois dans le bâtiment, même constat. Notre petite tour de contrôle, d’habitude bien plan-plan, s’est transformée en un donjon protégé et surarmé. Je m’installe dans la partie supérieure de la tour : la vigie. À proximité, trois tireurs d’élite se sont positionnés avec tout leur matériel. Celui-ci comprend fusils longue portée, jumelles de vision nocturne, casques, radios, gilets pare-balles et d’autres équipements dont le nom et la fonction m’échappent. C’est le monde civil et celui de l’armée qui d’un seul coup se rencontrent et doivent collaborer.
Dans l’enceinte aéroportuaire et notamment sur la piste, des véhicules se déplacent sans considération pour le caractère singulier de l’environnement. En temps normal, tout déplacement d’aéronefs ou d’engins terrestres sur la plate-forme est régi par des règles strictes. Pour presque tous les mouvements, une permission, appelée clairance, doit être accordée par le contrôleur – qui est dans ces moments plus terrestre qu’aérien. Celle-ci intervient pour des raisons évidentes de sécurité et permet d’éviter de potentielles collisions. Je manque donc de faire une crise cardiaque lorsque je m’aperçois qu’un pick-up traverse la piste sans autorisation. De même, la gestion des drones demande normalement une validation de la mission en amont par le contrôle aérien. Lors d’un échange avec un responsable que je suppose relativement gradé, je réalise à quel point nos missions nécessitent concertations. Ils sont chargés de protéger et de sécuriser l’ensemble de l’aérodrome. Pour cela, des vols de drones et des déplacements rapides de troupes peuvent être opérés sans réel préavis. En l’absence d’une collaboration étroite, je souligne le caractère incompatible de ces éventualités avec la sécurité du trafic aérien. Nous parvenons alors à dégager un fonctionnement permettant de concilier au mieux nos missions.
Une fois passées ces mises aux points techniques, voilà que le trafic aérien explose. Les hélicoptères pumas enchaînent les rotations entre différents points stratégiques de la ville. Le falcon 200 de la Marine Nationale procède à une mission de surveillance au-dessus de l’ensemble élargi de l’agglomération du Grand Nouméa. L’hélicoptère du SAMU, un EC135, multiplie les évacuations sanitaires et assure le transport de médicaments. Les gendarmes et leur écureuil AS50 ne sont pas en reste et s’agitent en tout lieu à je ne sais quelle mission. À cela s’ajoute un ATR de la compagnie Air Calédonie, rentrant de Cairns des suites d’une visite technique, que je dois intégrer dans le ballet ininterrompu des aéronefs déjà mobilisés. Alors que ces derniers mois, je reprochais à mon métier sa monotonie, je suis alors comblé.
Avec le soir tombant sur le ciel calédonien, le trafic commence à diminuer progressivement. Le premier quartier de lune ne diffuse qu’une faible lumière diaphane masquée par quelques nuages circulant dans un léger flux d’alizée. Le pont aérien établi entre l’aéroport de Tontouta, seule piste de l’île suffisamment longue pour l’accueil des gros porteurs, et celui de Magenta, situé au cœur de la capitale, est activé. En effet, la route reliant les deux terrains est bloquée par les manifestants en différents points. Ainsi, l’acheminement vers Nouméa des troupes et de l’équipement en provenance de l’Hexagone ne peut se faire que par voie aérienne. C’est là que les honorables CASA, avions de transport de l’armée de l’air, entrent dans la danse. Inlassablement, sans répit, jour et nuit, ils relieront Tontouta et Magenta, acheminant matériel et personnel.
Cette nuit noire s’annonce alors, pour moi, complètement blanche.
Vendredi 17 mai 2024
Vers huit heures du matin, après une nuit passée à veiller, ma hiérarchie me libère de mes fonctions. Encore alimenté par des résidus d’adrénaline repoussant les effets de la privation de sommeil, je quitte le boulot et m’engage sur le chemin qui me conduira à terme au repos. Même scénario qu’à l’aller, il faut rester prudent et éviter certains coins.
De retour à la maison, je peine à redescendre. À la tension nerveuse accumulée par seize heures de travail se mêle celle résultant du bombardement médiatique incessant. Que ce soit à la radio, sur les réseaux ou à la télé, rien de bien réjouissant. Mais guidé par un irrépressible tropisme, je veux toujours plus d’information et peine à me déconnecter.
Une fois douché, voilà que je commence à décompenser. Abruti de fatigue, je sombre jusqu’à midi. Puis abasourdi, le cerveau endolori, je m’éveille avec la nette impression d’être encore plus fatigué qu’avant ces quelques heures de repos. Le reste de la journée sera insignifiant et caractérisé par une indolence pathologique. Rien d’étonnant à cela lorsque je fais le bilan de ces derniers jours : en temps normal, le voyage de la Métropole à Nouméa demande plusieurs jours de repos avant de véritablement récupérer. À cela s’ajoutent les gardes sur le barrage à veiller et maintenant une nuit blanche à bosser. Et le pire dans tout ça, c’est que beaucoup disent que c’est parti pour durer.
Samedi 18 mai 2024
Je me réveille avec presque dix heures accumulées au compteur du repos. Quel bonheur que de s’éveiller repus de sommeil. L’état de semi-conscience qui s’accompagne est d’une douceur addictive. Pendant quelques instants, la violence de la réalité, l’angoisse, la colère et la peur me sont étrangères. La délicatesse de la torpeur m’exhorte à prolonger cette somnolence salvatrice. Mais je n’échapperai pas au plein éveil.
Mon cerveau préhistorique me poussant inexorablement à m’informer, le mode avion de mon téléphone est donc tôt ou tard irrémédiablement désactivé. S’ensuit un déluge de nouvelles terribles et désolantes. Pillages, saccages et incendies se sont poursuivis toute la nuit. J’ai stoppé le décompte des blessés et je crois bien qu’un nouveau mort est à déplorer. Voilà, je suis maintenant bel et bien réveillé.
Cela fait maintenant six jours que je suis rentré de Métropole. Mon frigo et mes placards sont plus vides que jamais. J’ai à plusieurs reprises bénéficié de la solidarité de ma famille, de mes amis et de mes voisins. Mais voilà, la posture de pique-assiette ne m’enthousiasme guère. Il va bien falloir, moi aussi, braver les files d’attente pour accéder aux quelques magasins ouverts. À proximité immédiate de chez moi, je n’ai que peu de succès. Beaucoup d’enseignes sont encore fermées. Les rayons de celles qui sont accessibles sont bien vides. Les pénuries sont réelles. Les quotas apparaissent : deux kilogrammes maximum de fruits et légumes, deux exemplaires d’un type de produit au plus par personne, quinze minutes seulement dans les rayons du magasin. Pour des populations n’ayant jamais connu qu’une vie de paix et d’opulence, la stupeur est de mise. La crainte de l’indigence est bien réelle. Elle est même pour certains déjà une réalité.
Avec les bouleversements des jours précédents, la vie dans mon immeuble s’organise. C’est d’abord la gestion des déchets qui nous préoccupe. Puisque la collecte de ces derniers est arrêtée, et ce pour une durée indéterminée, il est primordial d’agir au plus vite. Nous communiquons une note demandant que seuls les résidus organiques convenablement conditionnés soient entreposés dans les bennes à ordures. Les déchets secs devront rester pour le moment dans les appartements.
Il faut également nous occuper du ménage des parties communes portant les marques d’une semaine d’allées et venues fréquentes, de jour comme de nuit. Une équipe de résidents est constituée et rassemble balaies, serpillières et chiffons pour donner un coup de propre dans les couloirs et l’escalier.
Le troc devient quotidien et les bons plans et astuces se partagent sur les paliers ou sur le groupe Facebook de la résidence. Pour dénicher riz, farine ou œufs devenus en moins d’une semaine des denrées rares, il faut être à l’affût et prêt à rapidement se déplacer. J’apprends donc à connaître mes voisins, et un esprit de solidarité s’installe entre nous. L’adversité a pour elle cette faculté de créer du lien et de renforcer l’entraide et la cohésion.
Dimanche 19 mai 2024
Enjeu stratégique clé, la RT 1 reliant Nouméa à Tontouta est l’objet de toutes les attentions. La circulation est aujourd’hui encore impossible et le pont aérien est le seul moyen d’assurer les échanges entre la capitale et l’aéroport international. Une opération de grande envergure est alors menée par les forces de l’ordre. Des centaines de gendarmes et des blindés sont déployés pour déblayer la route. Bien souvent, dans l’instant, le nombre prévaut et Goliath triomphe de David. Du moins en apparence. Les personnels armés s’échinent alors pendant plusieurs heures à déblayer les voies de circulation. Plus de soixante-seize barrages seront détruits. À découverts et vulnérables, tous ont encore à l’esprit le décès, il y a quelques jours, de leur collègue abattu à distance par un tireur embusqué. Mais inlassablement, ils dégagent, repoussent et ramassent des amoncellements de pneus, de palettes, de déchets verts, de carcasses calcinées et de troncs d’arbre arrachés.
Une fois la route dégagée, ils regagneront leur caserne ou pour certains leur hôtel. C’est alors là que méticuleusement, les révoltés viendront à nouveau, avec des ressources d’entêtement insoupçonnés, tout bloquer. Si la mythologie grecque ne nous avait pas fourni avec l’histoire de Sisyphe une image forte d’un travail pénible jamais achevé et perpétuellement dévolu à être recommencé, peut-être qu’avec cet épisode, le patrimoine culturel et idéologique mondial aurait hérité du mythe de la RT 1.
Cet épisode est symptomatique des affrontements en cours partout sur le terrain. Les forces de l’ordre, équipées, aguerries et en nombre, sont bien souvent entraînées dans un jeu de cache-cache délétère et usant. Le rapport de force déséquilibré et les règles d’engagement imposent aux policiers et gendarmes une maîtrise de soi de tous les instants. Ils connaissent leur métier et les conséquences, dans ces circonstances, d’une éventuelle bavure. L’omniprésence chez tous les habitants de téléphones portables et de leur caméra à même de capturer les moindres faits et gestes incite d’autant plus à la circonspection. Le plus petit faux pas pourrait se retrouver instrumentalisé sur les réseaux, alimentant un climat de défiance et d’aversion à l’endroit des représentants de l’ordre et de l’autorité.
Que l’on ne s’y trompe pas, loin de moi l’idée de tolérer ou légitimer de quelconques violences des forces de l’ordre. Elles ne peuvent être envisagées et ne doivent pas être acceptées. Mais reconnaissons néanmoins le véritable travail de funambule des gendarmes et policiers, en permanence en équilibre entre vulnérabilité et réponse mesurée.
Lundi 20 mai 2024
Voilà une semaine que tout a commencé. L’organisation de nos quartiers, d’abord un peu brouillonne, s’est progressivement structurée et rationalisée. Un maillage géographique s’est constitué. L’entité de base de l’organisation de résistance citoyenne se matérialise par le barrage le plus proche des lieux de vie de chacun. Avec ceux adjacents, une relation privilégiée s’est instaurée et ensemble, nous assurons la surveillance d’un secteur d’une dizaine de rues. Une hiérarchie s’est assez naturellement établie. La barricade en bas de ma rue s’est rassemblée autour d’un charismatique personnage dont la tempérance et le pragmatisme éclairé viendront orienter notre fonctionnement. Chaque représentant de barrage est en contact avec ses homologues d’un ensemble élargi de quelques quartiers attenants.
Les communications se sont perfectionnées. Des VHF portables permettant des échanges directs entre les barrages voisins se sont invitées en plus des traditionnelles messageries en ligne déjà très sollicitées. L’éventualité d’une rupture de liaison Internet a été envisagée et, pour y parer, la consigne fut d’installer sur nos téléphones une application de communication fonctionnant sur le réseau Bluetooth.
Depuis le début de tout ça, les échanges avec mes amis et ma famille sont quasi quotidiens et l’organisation de nos quartiers occupe la part belle des conversations. On retrouve évidemment des similarités et certaines spécificités ne cessent de nous étonner. Par exemple, dans une zone complètement bouclée dont le seul point d’entrée se fait via un poste de surveillance filtrant, un système de vignette pour les résidents a été instauré.
La proximité des zones sensibles conditionne évidemment le niveau de résistance et de mobilisation. Mais ce dernier est souvent corrélé à la personnalité des leaders du barrage dictant ses règles de fonctionnement. La galerie de personnages est multiple et les lignes de conduite, plus ou moins radicales, le sont tout autant.
Lors d’un échange, un ami me fait part du fonctionnement assez autoritaire voire despotique en cours dans son quartier. Le passage qui suit en est inspiré. Je me suis plu à composer le portrait d’un personnage un peu banal qui, par la force des choses, s’est transformé en dirigeant de quartier.
Julie
Une nouvelle réunion est programmée. C’est que l’heure est grave, la CCAT appelle au déclenchement du niveau trois. Le quartier est déjà bel et bien bouclé. Tous les accès sont bloqués. Mais Julie se doit de galvaniser ses troupes et de remobiliser les moins enclins. Le vocabulaire est celui de la guerre. Le commandement, celui de l’armée. Autoproclamée chef, elle ne mâche pas ses mots et rappelle que les décisions, c’est du haut vers le bas et non pas l’inverse. Comment en est-elle arrivée là ? Parfois, elle se le demande elle-même. Tout ça lui paraît irréel. Elle, chef d’un quartier. Rien de tout ça ne lui était prédestiné. Pourtant, devant l’urgence du moment, elle n’a pas hésité et a préféré prendre les devants. Car pour elle, c’est la guerre. Et pour défendre ses enfants et sa maison, elle n’a d’autre solution que de rassembler et d’organiser la résistance. La voilà parfois un peu moquée. Beaucoup la trouvent dans l’excès.
« Cette nuit est décisive, profère-t-elle. Il ne faut rien lâcher. Pas maintenant. Ils veulent nous épuiser, faire tout traîner dans la durée et nous dégoûter. Mais il faut tenir. Se remobiliser. Le temps de la réconciliation viendra ; en attendant, un intrus mélanésien est un suspect. Un quartier bien gardé, c’est une zone de moins à surveiller pour les forces de l’ordre. Notre mobilisation permet de les soulager. Nous sommes encerclés de poches de non-droit, parfois appuyées par les populations locales. C’est navrant, mais ce sont bel et bien deux camps qui s’opposent. Et ils veulent notre peau.» L’exhortation à la mobilisation se poursuivit encore pendant quelque temps. Sur ce même ton, souvent véhément, rarement apaisant.
De retour chez elle pour un bref moment, Julie reprit un peu ses esprits. Pas toujours évident d’endosser le rôle de chef de camp. Mais c’est dopée aux infos des réseaux qu’elle tire son énergie. À longueur de journée, d’un swipe pas trop calculé, c’est une avalanche de violence qui se tient au creux de sa main. Voilà bien le nouvel élément de ces derniers événements.
Sur son téléphone, elle attend maintenant impatiemment les instructions d’un personnage assez haut placé, une figure politique de son camp à qui elle a prêté serment.
De la phase trois, il n’y aura eu que l’idée de la terreur. L’information fut, dans la soirée, assez vite démentie. Le flot des rumeurs, de la propagande, de la désinformation, des analyses biaisées et partisanes, quant à lui, se poursuit à un rythme effréné et sans relâche. Les téléphones deviennent un réflexe de tous les instants. Pas un seul moment n’échappe à leurs petites caméras. Les vidéos qui en résultent, souvent complètement décontextualisées, montrent les pires infamies ou les plus candides moments. Le pathos est, bien plus que d’habitude, démesurément mobilisé.
Mardi 21 mai 2024
Le déferlement de violence de ces derniers jours provoque de nombreuses émotions et réactions. Tristesse, peur, consternation et désolation sont les premières à s’immiscer rapidement. Plus insidieusement, d’autres s’ajoutent doucement mais sûrement à nos consciences un peu dépassées par les événements. Elles portent le nom de ressentiment, de haine ou d’aversion. Sans un peu de tempérance, elles opèrent assez facilement un coup d’État au sein de nos émotions. Car notre cerveau est d’un naturel peu enclin à la besogne et se satisfait bien souvent de solutions toutes faites face à des problèmes complexes.
Je prends donc quelques instants pour tenter de ne pas moi aussi céder à l’appel de l’exécration. Et alors, en tendant un petit peu l’oreille à la raison, voilà que le chant nauséabond des sirènes du ressentiment se fait un peu moins présent.
Car tout d’abord, et dans une optique purement égoïste, le racisme desservira toujours la cause que l’on défend. Il n’est qu’une spirale infernale de laquelle il est compliqué de sortir. Il polarise à l’extrême les deux camps et entraîne les modérés à sombrer eux aussi dans l’excès. La réaction en chaîne de la débilité est alors enclenchée. Chacun s’arc-boute de plus en plus sur ses revendications et ses convictions en rejetant avec mépris et dédain les partisans de l’autre clan.
Ensuite, il n’est que poison pour l’âme et le corps. Car la médiocrité n’a jamais été que le déclencheur de notre dégradation et de notre déshumanisation. Englués dans le ressentiment, nous voilà écrasés par le champ tout puissant du médiocre, du mesquin et du malin qui nous tire et nous attire vers le vulgaire et plus bas que terre.
Enfin, tant bien même je serais victime d’un racisme primaire et abject, comment adopter la même posture, celle que justement l’on dénonce, sans déroger grandement à un principe de cohérence de bas étage. C’est une simple question d’honnêteté intellectuelle.
Mais voilà, tous ces bons raisonnements ne suffiront jamais à mater la coalition entre l’humain et le vilain.
En écrivant ces quelques lignes, un passage du Monde d’hier de l’immense Stephan Zweig me revient en mémoire. Certes, écrit dans un autre contexte, il vient parfaitement illustrer un ressenti que je peine à exprimer. Je me permets ainsi de le citer : « Peu à peu, […] il devint impossible d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus débonnaires étaient enivrés par les vapeurs de sang. Et des amis […] s’étaient transformés, du jour au lendemain, en patriotes fanatiques […]. Toutes les conversations se terminaient par de grossières accusations […]. Il ne restait dès lors qu’une chose à faire, se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que durerait la fièvre […]. »
Mercredi 22 mai 2024
Nouvelle journée au travail. Le pont aérien fonctionne à plein régime. Au maintenant habituel ballet aérien des aéronefs militaires français vient se greffer celui de quelques appareils australiens et néo-zélandais. Ils viennent évacuer nombre de leurs ressortissants bloqués et confinés dans leur hôtel depuis dix jours. Bien que l’aéroport de Tontouta soit habituellement réservé aux vols internationaux, c’est depuis celui de Magenta que se feront les rotations entre les pays. La raison est simple : l’accès au premier est toujours très compliqué.
La manœuvre nécessite une importante logistique et les hangars habituellement réservés aux petits avions sont réquisitionnés pour assurer la gestion des passagers. Les forces armées s’occupent de filtrer, contrôler et gérer les étrangers déboussolés, souvent incrédules, n’ayant jamais imaginés être un jour exfiltrés d’un pays au bord de la guerre civile. Je retiendrais à jamais l’image de ce couple de Japonais main dans la main, effarouchés comme jamais, transportés dans ce TRM 2000 de l’armée.
Au détour d’une conversation entre militaires, je crois comprendre que des agents des Renseignements français seraient mobilisés pour discrètement surveiller et photographier les opérations d’évacuation. Ils craindraient une possible infiltration sur le territoire français d’espions étrangers. Je ne suis presque pas étonné, souris intérieurement et poursuis mon chemin. Voilà maintenant dix jours que le surprenant, l’inhabituel et le farfelu sont notre quotidien. Les crises quelles qu’elles soient ont toujours cette tendance à précipiter les théories improbables, les rumeurs et les hypothèses conspirationnistes. Et la liste concernant ces événements est déjà longue :
Le deuxième jour des émeutes, un enregistrement sonore, annonçant que le génocide des Blancs par les Kanaks allait commencer, s’est propagé comme une traînée de poudre sur les réseaux. Moins angoissant, mais tout autant dérangeant, lors d’une garde sur notre barrage, un riverain me soutient mordicus que certains grands groupes commerciaux ont monnayé la préservation de leurs locaux en payant, à l’instar du fonctionnement d’une mafia, la CCAT. Toujours dans le domaine de la conspiration, je découvre sur une page indépendantiste d’un réseau social, un commentaire étonnant. L’individu à l’origine de celui-ci soutient que l’État ne ferait que le minimum en terme de maintien de l’ordre, espérant que la situation dégénère complètement et alors pouvoir librement mater la révolte dans le sang. De nombreux likes sur le post me laissent perplexe. Enfin, et pour clore ces quelques exemples, lors des points médiatiques quasi quotidiens du haut-commissaire, ce dernier rappelle à chaque intervention le nombre de morts exact depuis le 13 mai, insiste sur le décompte et rejette indirectement les rumeurs fantasques d’une hécatombe d’émeutiers dissimulée.
Face à l’extraordinaire, il n’est pas étonnant de voir surgir des explications extra-tarabiscotées. Ça ne date pas d’hier et ne s’arrêtera pas demain. Mais remarquons néanmoins le rôle central d’Internet et de ses applications dans la propagation des fausses informations.
Au dixième jour de cette pagaille, le retour au calme annoncé par les autorités est très relatif. Dans certaines zones, outre les nouveaux pillages et incendies, il est toujours impossible de circuler. Les barrages se comptent encore par centaine. Ils sont bien sûr ceux des militants, mais aussi ceux des voisins que l’on dit vigilants. L’expression étant apparue pour désigner des riverains s’organisant pour assurer leur sécurité. Sur leur barricade, on voit depuis quelques jours fleurir des drapeaux blancs, des peintures de cœurs et des messages de paix.
Mais pour autant, dans les quartiers préservés, un semblant de vie comme avant réapparaît. Lors de mes sorties à vélo, je revois quelques voiles sur les plans d’eau, et sur les terrasses des bars et des restos, les badauds se retrouvent à nouveau. Alors que Nouméa est encore en proie à la colère, que les exactions continuent, que la liberté de circuler et la sécurité ne sont, pour certains Calédoniens, qu’un souvenir d’avant le 13 mai, beaucoup jugent qu’il est trop tôt pour faire comme si de rien n’était. Cette apparente indifférence d’une caste qualifiée tantôt de nantis est parfois perçue comme de l’indécence ou de la provocation. La capitale se divise encore un peu plus entre l’extrême Sud concentrant les quartiers résidentiels des classes aisées relativement épargnées et le reste de Nouméa vivant encore dans les blocages et la violence.
Jeudi 23 mai 2024
Voilà que notre Président, le grand Emmanuel Macron arrive en Nouvelle-Calédonie. J’ai la nette impression que personne ne s’y attendait réellement. Au programme déjà ultra-chargé des forces de l’ordre et de toute la chaîne d’encadrement, s’ajoute donc la gestion d’une visite présidentielle. Le report de quelques semaines de la réforme constitutionnelle et la mise en place d’une mission de médiation pour renouer les fils du dialogue sont annoncés.
En début d’après-midi, le Président rencontre les leaders des différents partis politiques ainsi que Christian Téin, dirigeant de la CCAT. La venue de ce dernier à la table des discussions est par beaucoup décriée. Même s’il aurait très certainement préféré rester entre gens policés, je pense que le Président n’avait pas le choix. En effet, il apparaît que la CCAT, tout comme la créature du Docteur Frankenstein, a échappé à ses créateurs. Elle est devenue la voix d’une communauté en colère ne se reconnaissant plus dans ses leaders indépendantistes atemporels dont certains monopolisent le pouvoir depuis de très nombreuses années. Sans légitimité électorale, cette organisation d’abord pacifique a su fédérer des milliers de personnes autour d’une cause. Celle contre le fameux projet de loi dont nous avons déjà parlé. Mais je pense que cette dernière est l’arbre qui cache la forêt. Elle est un symbole qui a permis de réunir et de soulever une communauté. Mais derrière cet arbre, la forêt est sauvage, dense et complexe. Elle est la superposition de nombreuses revendications, de rancœurs et de colères.
Le lendemain, alors que l’aube est encore pleine de nuit, le Président quitte la Nouvelle-Calédonie. Sa visite éclair de moins de dix-huit heures me laisse songeur et perplexe. Elle semble d’un autre temps. Elle est rassurante pour les inlassables défenseurs de la Nouvelle-Calédonie française, mais peut aussi être vécue comme une sorte de provocation impérialiste pour les partisans de l’autonomie. Elle vient renforcer l’image d’un État autoritaire qui, après avoir déployé un nombre exceptionnel de moyens à l’autre bout du monde, permet à son chef suprême dans un déferlement d’acier et de kérosène de venir se positionner comme justicier. Je suis partagé entre un sentiment de fierté, celui d’appartenir à une grande nation encore forte porteuse des grands idéaux républicains, et celui moins palpable d’un malaise, d’un déclin et d’un échec annoncé.
Alors que la visite d’Emmanuel Macron concentre les attentions, on oublierait presque le reste des actualités. On apprend notamment qu’hier, et très peu de temps après l’annonce de la venue du président de la République en Nouvelle-Calédonie, une cyber attaque d’une force inédite a touché le pays. Elle fut néanmoins maîtrisée et sans réelle conséquence. Mais celle-ci vient alimenter les suspicions d’ingérence étrangère en vue de déstabiliser encore un peu plus la France.
Ensuite, à la longue liste des bâtiments publics ou privés dévastés vient s’ajouter cette après-midi celui de la maison des adolescents dans le quartier de Dumbéa. Ce lieu d’accueil et de soins était ouvert aux jeunes en souffrance psychologique. Après maintenant près de deux semaines d’infamie, je croyais être insensibilisé à la connerie, mais force est de constater que je me suis trompé. Je suis une nouvelle fois atterré et pris de frisson quand j’apprends la destruction délibérée d’un tel bâtiment.
Enfin, pour finir de peindre ce triste tableau, je découvre la situation des usines de nickel. Le Caillou possédant d’importants gisements de ce minerai stratégique, l’histoire et l’économie de la Nouvelle-Calédonie est indissociable de celui-ci. Alors que déjà avant les émeutes, l’usine du Nord, faute de repreneur, était en sommeil, nous apprenons que celle du Sud, en raison des risques pour la sécurité des employés et des infrastructures, a stoppé complètement les opérations de son complexe industriel et minier. Enfin, de par son procédé métallurgique, l’usine historique de Doniambo à Nouméa, surnommée La vieille Dame, ne peut se permettre d’arrêter ses fours ou de les faire tourner à vide sans craindre de les voir irrémédiablement endommagés. Or, en raison des nombreux blocages, l’approvisionnement en minerai est stoppé et les réserves se réduisent comme peau de chagrin. Sans combustible, les ingénieurs de l’usine craignent le pire.
La liste des faits divers est encore longue. J’aurais pu aborder les pénuries de carburant et de gaz ou encore la tendance de certains commerçants à augmenter de manière abusive les prix de certains produits de première nécessité du fait de leur rareté.
Clôturons ici cette journée avec la désagréable impression d’assister à un effondrement. Je coupe donc le téléphone, ferme les onglets de mon navigateur Internet et tire pour aujourd’hui un trait sur l’actualité. J’en ai plus qu’assez.
Vendredi 24 mai 2024
Il est dix-huit heures trente lorsque la rumeur du décès d’un civil Kanak tué par un fonctionnaire de police hors service parvient jusqu’à mon téléphone. A priori en position de légitime défense, celui-ci aurait été pris à partie par une quinzaine d’individus. Le conditionnel est évidemment de mise tant les rumeurs, parfois infondées, se succèdent à grande vitesse. Mais que l’information soit véridique ou non, dans ce combat de propagande où la vérité n’a que peu d’importance, je crains que les conséquences soient à peu près les mêmes.
Tandis que j’imaginais une sortie de crise, je redoute maintenant que les violences reprennent. Je pense tout de suite à ma sœur policière, au boulot pour la nuit. Dans sa brigade, les moyens de défense et de protection sont insignifiants. Pour autant, le seul port de l’uniforme en fait une cible privilégiée et vulnérable.
Ainsi, comme beaucoup de Calédoniens, mon quotidien s’accompagne d’un sentiment d’inquiétude diffus et permanent à l’égard de mes proches. Ma mère concentrant, pour différentes raisons, une grande part de mon tourment. D’abord, ses problèmes respiratoires ne font pas bon ménage avec les conséquences des nombreux incendies impliquant des matériaux dont la combustion n’est que peu recommandable pour ses poumons. Ensuite, habitant dans un appartement en rez-de-jardin facile d’accès pour n’importe quel individu malintentionné, je crains pour sa sûreté. Puis voilà qu’elle doit à nouveau se déplacer vers son lieu de travail et emprunter une route pas toujours sécurisée. Enfin, avec un accès à l’hôpital et à la clinique compliqué, voire parfois impossible du fait des blocages, l’idée d’un éventuel problème de santé est inquiétante. À cela vient s’ajouter une offre de soin déjà amoindri ces dernières années, qui va dramatiquement se dégrader avec les départs massifs, à venir, de personnels soignants.
Mais aujourd’hui, hormis quelques soucis mineurs, ma mère est en bonne santé. Je n’ai pas d’enfants et aucun de mes proches n’a de réelle fragilité. Je ne peux en revanche pas m’empêcher de penser à ces familles pour qui ce n’est pas le cas. Celles dont la grand-mère n’a pas pu se faire dialyser, dont la femme enceinte de plusieurs mois se prépare à enfanter, dont l’adolescent récemment diagnostiqué d’une maladie génétique sévère ne peut recevoir convenablement son traitement. Ces exemples ne sont pas le produit de mon imagination et sont les premiers dommages collatéraux, parmi tant d’autres, de cette insurrection responsable de la crise sanitaire actuelle. Celle à venir s’annonçant peut-être encore pire. Pour clôturer ce paragraphe de mes angoisses, je n’ai d’autre choix que de m’activer, de détourner mes pensées, et de délaisser pour quelques heures ce clavier à la vertu que trop peu cathartique.
J’arrive sur le barrage à minuit pour la relève de l’équipe de la première partie de soirée. Les conversations vont bon train. Elles concernent, pour beaucoup, le discours prononcé il y a quelques minutes par Emmanuel Macron. Les uns acquiescent, d’autres se questionnent, certains s’insurgent et pestent. Un habitué du barrage, élu communal, anime les discussions. Dans la bonne humeur, il propose avec humilité et bienveillance son analyse des événements en cours. Le débat est animé. On traite avec légèreté d’un sujet grave.
En cette heure sombre du pays, ce sont les couleurs du Caillou qui se réunissent sur le macadam. Elles sont celles des communautés de la Calédonie. Des Européens, évidemment, mais également des Asiatiques, des Wallisiens et aussi des Mélanésiens. Ils viennent se retrouver maintenant chaque soir depuis plus de dix jours. Le rendez-vous est devenu thérapeutique. La parole et les échanges sont salutaires. La consultation de psychologie se fait là, dans la rue, dans le noir. Malgré la fatigue, beaucoup reviennent inlassablement nuit après nuit. Quand les ombres grandissent, que l’obscurité se propage, la transhumance vers le barrage débute. On cherche alors la compagnie de nos semblables. Les peines et les angoisses sont expurgées. Au barrage, c’est dans le partage que chacun retrouve un peu de paix et de sérénité. La séance peut durer. Certains resteront quelques petites heures, d’autres veilleront pour la nuit. À chacun ses besoins. À chacun ses peines.
Samedi 25 mai 2024
Hier, ce sont les craintes pour mes proches que j’ai évoquées. Elles n’ont pas changé. Mais aujourd’hui, c’est à la lueur des actualités que je les questionne. Car ma famille et moi restons, je le sais, privilégiés. Ce n’est par exemple pas le cas de trente-cinq habitants de Kaméré, un quartier sensible, qui ont été exfiltrés de chez eux la nuit dernière par les forces de l’ordre. Pour certains, leur maison est maintenant réduite à un tas de cendres. Il est difficile de réaliser pleinement le choc d’un tel évènement.
Car oui, on a monté des barricades et on se prépare à repousser des émeutiers. Mais voilà maintenant presque deux semaines que tout ce remue-ménage a commencé, et il me semble que dans nos quartiers privilégiés et épargnés, on pourrait commencer à se détendre. Je crois que la colère ne grondera pas jusque dans nos rues, que la guérilla n’arrivera pas jusqu’à l’Anse-Vata et que l’on devrait un peu ouvrir les yeux sur la réalité de la situation. Les va-t-en-guerre des quartiers Sud bien éloignés des foyers d’émeutiers me font doucement sourire. Je ne donnerais de leçon de courage et de bravoure à personne, je serais très mal placé. Mais reconnaissons que les matamores armés jusqu’aux dents, experts en surenchère et colporteurs d’une parole envenimée, ne connaissant ces évènements que par le prisme des médias et des réseaux sociaux, sont une risible et nuisible caricature.
Nous, habitants des quartiers privilégiés et à peu près épargnés, il nous faut raison garder. Arrêtons nos gémissements d’enfants gâtés, ne serait-ce que par respect pour tous les Calédoniens réellement impactés.
Bon allez, il est temps de cesser ces râlements et ces railleries. Je ne voudrais pas que l’on croit que je suis complètement aigri. Mais je reconnais être, plus que d’habitude, agacé et contrarié. C’est probablement les conséquences de ces évènements ayant crispé et chamboulé nos vies. Mais c’est peut-être aussi simplement parce que je vieillis. Me le rappeler est important, car je n’ai pas d’autres aspirations que d’éviter de finir vieux con.
Clôturons une bonne fois pour toute le mur des lamentations et laissons place à l’action avec une nouvelle nuit au boulot. Au programme : le désormais habituel pont aérien. Les ATR de la compagnie Air Calédonie se mêlent maintenant, dans les liaisons entre Magenta et Tontouta, aux CASA surexploités et un peu dépassés. Ils viennent appuyer les avions de l’armée pour les transferts de personnel et de matériel. Au cœur de la nuit, c’est une compagnie de légionnaires que je vois débarquer sur le tarmac au pied de la tour. Je découvre qu’ils font partie du 2e REP et profite de l’occasion pour en apprendre un peu plus sur ce qu’on appelle, un peu mystérieusement, la Légion.
Du sommet de la tour, ce sont plus d’une centaine de personnes que j’observe s’activer avec énergie et résolution. Des chaînes humaines se constituent, en apparence spontanément, pour le déchargement du fret emmené par avion. Ça grouille, ça foisonne, ça agit plus que ne questionne. L’organisation est pyramidale et semble bien ficelée. Depuis mon promontoire, l’effet d’échelle aidant, j’ai l’impression d’observer une fourmilière là où d’habitude le métallique règne sur l’organique. Le spectacle est captivant, presque hypnotisant.
Durant ces longues nuits de veille, quand le sommeil se fait trop pressant, la contemplation devient la seule activité que mon cerveau, hurlant de fatigue, daigne pratiquer un tantinet soigneusement.
Dimanche 26 mai 2024
C’est avec des cernes sous les yeux et le bâillement compulsif que je retrouve ma famille en ce dimanche un peu spécial célébrant les mamans. Le rendez-vous fut donné à une brasserie de la baie des Citrons ; ou plus laconiquement, la BD pour les habitués. Mais aucun agrume à l’horizon. Cette plage n’en porte que le nom. La baie des Citrons est devenue au fil des années un endroit un peu désuet regroupant bars et restaurants. Elle est un lieu de sortie habituel des Calédoniens se retrouvant pour un instant de convivialité.
En temps normal, les infrastructures absorbent à peu près correctement le flot de flâneurs arrivant à toutes heures. Mais aujourd’hui, ce n’est clairement pas le cas. En arrivant aux portes de la baie, force est de constater que la multitude se pressant engendre embouteillages et ralentissements. Le spectacle des longues files de véhicules presque à l’arrêt contraste avec l’ambiance plage et cocotier. Puis la recherche d’une place de parking est un défi en soi que je peine à relever. Les terrasses sont bondées, les serveurs acculés et notre réservation, du fait de notre retard, s’est presque vue annulée devant les demandes pressantes de quelques affamés moins prévoyants.
Cette terrible cohue n’est pas surprenante. Les baies du Sud de Nouméa font partie des zones préservées et c’est donc instinctivement vers ces dernières que se tournent les Nouméens désireux de se changer les idées. À cela vient s’ajouter le couvre-feu de dix-huit heures qui, dictant le rythme des sorties, concentre les activités et les promeneurs dans une plage horaire plus réduite qu’à l’accoutumée. Évidemment, ce dimanche de fête des mères vient accentuer la fréquentation de ces lieux de divertissement, mais il est tout autant certain que de nombreux Nouméens aspirent à se retrouver pour un peu décompresser et revivre un semblant de leur vie d’avant.
Lundi 27 mai 2024
Voilà que prend fin l’état d’urgence. On devrait s’en féliciter. En première approximation, certains pourraient même croire que tout est fini. Pourtant, on est loin de la situation d’avant le 13 mai. Mais Emmanuel Macron n’avait pas le choix. La prolongation de l’état d’urgence aurait clairement constitué un aveu d’échec du déplacement présidentiel et de sa tactique politique. Alors que faire pour ne pas perdre la face et éviter un nouveau désaveu. Ne rien changer, mais juste retirer ce terme un peu catastrophique qui laisse entendre que l’État a perdu le contrôle.
Les stratégies géopolitiques ne m’ont jamais que sommairement intéressées. Mais la donne a changé, et c’est assez étonnant de voir comme un sujet, lorsque l’on se sent directement concerné, peut rapidement captiver…
Mardi 28 mai 2024
Je me réveille vers cinq heures, bien trop tôt et encore fatigué, le corps noué d’angoisse. Celle qui « comprime le cœur comme un papier qu’on froisse », comme dit magistralement Baudelaire dans son poème Réversibilité. Une émotion que l’on voudrait pouvoir envoyer rapidement valdinguer lorsqu’elle pointe le bout de son nez. Mais l’angoisse n’est pas du genre fugace. Elle se complaît dans mes tourments et y prospère trop aisément.
Pour s’en débarrasser, pas de miracle à l’horizon. Sans grand succès, j’ai déjà essayé méditation et respiration. Pas plus de réussite avec la contemplation. Non, la seule solution étant pour moi l’action. Et plus précisément, sortir en plein air, bouger, s’activer, transpirer à grosse goute, faire monter le palpitant et avoir le souffle haletant. Une fois épuisé, le corps ayant tout donné, c’est là seulement que l’angoisse disparaît progressivement.
Résolu à sans vergogne la jarter, j’enfourche mon vélo, passe le grand braquet pour accélérer direction l’océan et une séance de natation. Elle durera le temps qu’il faudra. Cela dépend, mais il faut bien souvent crawler quarante-cinq minutes pour espérer un peu d’apaisement. Alors j’enchaine tête baissée les moulinets, je pousse derrière moi toute cette eau, voguant et barbotant sur les flots. Cette énergie me conduit jusqu’au tombant d’un récif où la vie sous-marine s’épanouit et jaillit. Le ballet des poissons, petits et grands, en apesanteur apparente est envoûtant et hypnotisant. Sous la surface, c’est comme si le temps était ralenti, alors qu’au-dessus, la vie poursuit son rythme endiablé avec ces folies et ces drôles de lubies.
Ce moment suspendu durant lequel les battements de nageoires des poissons scandent le rythme du temps sous-marin est celui du calme et d’une sérénité certes éphémère, mais tellement enivrante.
Cette parenthèse subaquatique refermée, le retour se fait à un rythme moins effréné en savourant les effets planants et apaisants des endorphines qui viennent d’être sécrétées. La journée peut alors commencer dans de meilleures conditions. La poésie de l’océan cède alors sa place à des préoccupations bien plus terre à terre et moins exaltantes.
Nous voilà avec quelques-uns de mes voisins, à charger dans un pick-up sacrifié pour l’occasion, les poubelles débordantes et suintantes de notre résidence. Car le ramassage est toujours à l’arrêt et la production de déchets a bel et bien continué. Les consignes de gestion des ordures semblent n’avoir été que très sommairement respectées. Pour preuve, les odeurs acérées tranchant à pleines dents notre sensibilité et les asticots blancs, gigotant par dizaines, suscitant dégoût et répulsion. Ah les joies de la vie en communauté !
Mais la principale activité de cette journée aura surtout lieu la nuit venant que je passerai au boulot. Et je ne cours pas après la vie des chouettes ou des hiboux, préférant, et de loin, le respect de nos cycles circadiens. Mais pour l’occasion, je ferais évidemment une exception. Me voilà donc à ma position de travail, à aiguiller, assister et contrôler des équipages parfois eux aussi fatigués après toutes ces nuits d’activité.
Le pont aérien assuré par les CASA constitue la plus grosse partie du trafic à écouler. Depuis le début du déploiement aérien, ils se posent et décollent tous feux éteints. Leurs présences ne pouvant être détectées qu’au son de leurs turbopropulseurs pourfendant le silence de la nuit. Ce mode opératoire est pour le moins déroutant. À cela s’ajoutent des forces armées positionnées et parfois en déplacement à proximité immédiate de la piste.
Il nous faut ainsi faire preuve de flexibilité, réapprendre à travailler et rester vigilant quant aux possibles conséquences de la fatigue et du bouleversement de notre environnement et de nos méthodes de travail. Attention et concentration sont de mise. Peinant à les convoquer, je vais alors me faire un café…
Mercredi 29 mai 2024
Peu avant l’aube, les équipages ayant toute la nuit volé quittent la fréquence et l’espace aérien de Magenta avec la perspective d’un repos bien mérité. Et alors que j’espérais que le lever du jour annoncerait une trêve dans les allées et venues aériennes, en quelques minutes me voilà débordé par de nouveaux trafics profitant des premiers rayons de soleil pour entamer leur mission. J’ai bien l’impression que tous les hélicoptères de l’île se sont donnés rendez-vous en cette heure matinale. Frais et reposés, les pilotes attendent de moi une énergie que je n’ai pas. La viscosité mentale de mon cerveau en manque de sommeil est à son paroxysme, je peine à étaler et les minutes qui me séparent de la relève à venir de mon collègue semblent plus longues que jamais. Cependant, le pic de trafic retombera aussi vite que son apparition et c’est avec les traits tirés, les yeux écarlates et la voix enrouée que je débranche mon micro au profit d’un contrôleur bien mieux disposé.
Une fois rentré, l’asthénie me narguant, je cède rapidement à l’appel irrésistible du sommeil. À nouveau, ce repos en journée n’est que de piètre qualité et je me réveille complètement hagard et déboussolé. Je tente tant bien que mal de compléter ce journal, mais ma concentration est dispersée et je ne récolte que quelques phrases bancales me faisant pester. Le constat est implacable : lors d’une journée suivant une nuit sans sommeil, je dois revoir mes prétentions et me résoudre à l’oisiveté.
Jeudi 30 mai 2024
Des flammes, des cris et des larmes. Des livres brûlés par centaines dans un déchaînement de débilité et de haine. Plus que toutes les exactions et les violences de ces derniers jours, il semblerait que l’incendie de la médiathèque de Rivière-Salée ait choqué les couches les plus profondes de mon subconscient. Une nouvelle fois, je me réveille hanté par ce moment et toujours plus dans l’incompréhension. Pourquoi ? Détruire par le feu, au cœur même de leur quartier, une bibliothèque. Je dis « leur quartier » sans animosité, mais seulement avec le constat implacable d’une capitale divisée entre nord et sud, Noirs et Blancs. Je dis « leur quartier » pour dire une triste mais bien réelle vérité. La Rivière-Salée est à majorité Kanak et c’est une petite minorité des membres de cette même communauté qui ont saccagé, pillé et brûlé des écoles, des bibliothèques et des lycées, creusets – certes imparfaits – du progrès, de la connaissance, du vivre ensemble et du destin commun.
Pourquoi ? Quel est le message, où est le symbole ? C’est peut-être le plus compliqué à accepter. Il semblerait n’y avoir rien d’autre qu’un déluge chaotique de ressentiment et de colère. Mais je tenterai malgré tout de faire valoir le bénéfice du doute et laisserai aux sociologues et aux psychologues la lourde tâche de nous expliquer. En attendant, reconnaissons que le pari de l’intelligence est dans de beaux draps.
Lors de la rédaction de ce texte, je scrolle par moment les réseaux. Quelle surprise ainsi que de tomber à l’instant sur le témoignage émouvant de cette maman Kanak. Affligée, elle rappelle que le combat ne devrait pas être à coup de caillou, mais à coup de diplôme. Je me mets à la place de ces Kanaks, ne cautionnant aucunement l’infamie de ces dernières semaines. Je pense aux amalgames et aux généralités dont ils seront l’objet. Déjà profond, je crains une surenchère sans précédent du racisme et un clivage encore plus marqué entre les communautés. L’idéal du vivre ensemble calédonien est en déroute. Triste tropisme.
Parce que cette histoire d’école brûlée me retourne le cerveau et que je n’arrive pas à m’en détacher, j’ai tenté de me mettre dans les pieds d’un émeutier. Les quelques lignes suivantes ne sont donc plus celles d’un vécu, mais sont le fruit de mon ressenti et de mon imagination un peu dépassée par les événements. Peut-être être un peu à l’ouest ou totalement hors sujet, je veux rappeler que l’objet de ces pérégrinations textuelles n’a d’autres desseins que d’occuper un esprit en quête de sens.
Jacques
– Bâtard !
Le cocktail Molotov touche sa cible. Le véhicule s’embrase. Une grenade de désencerclement arrive non loin, obligeant les jeunes à se replier. Le chaos règne. L’alcool aussi.
– Gorge, gorge, exhorte-t-il.
Entre les décombres et les épaves calcinées, les bouteilles vides jonchent le sol. Cette nuit, la violence fut inouïe. L’alcoolisation aussi.
Jacques chancelle. Le corps et l’esprit vacillent. Cela fait maintenant plusieurs jours et trop de nuits. Les consignes sont pourtant claires. Continuer. Casser, piller, brûler. La propagande perdure. Le ressentiment et la haine sont omniprésents. Les quelques prêcheurs de chaos restant, Ayatollahs de l’endoctrinement et de la manipulation d’une jeunesse désœuvrée, ont encore trop de pouvoir. Leur médium : les réseaux sociaux et l’alcool. La formule est simple. Le produit de celle-ci est explosif.
Alors que les forces de l’ordre se déploient et prennent position. La bande se retrouve non loin. Chacun pérore avec fierté sur ses faits d’armes. L’incendie d’une concession automobile ou d’une école. Le pillage d’un magasin d’électronique. Le jet de caillou qui a fait mouche sur un gendarme. Jacques, lui, a brûlé la médiathèque de son quartier.
L’éthique et la morale semblent s’être volatilisées. Il n’y a plus de symbole. Juste de l’exécration dictée par un cerveau manipulé et abruti d’éthanol.
La nuit se poursuit. L’ivresse par moment s’estompe. La lucidité qui en découle est alors effrayante. Alors il reprend son auto-anesthésie pour ne pas sombrer dans la honte et la folie.
Vendredi 31 mai 2024
Une nouvelle journée au boulot commence. Après maintenant près de trois semaines de cohabitation avec l’équipe de tireurs d’élite, les échanges sont légers, les attitudes décontractées et les anecdotes vont bon train. C’est du fonctionnement de la compagnie dont il est notamment question. J’apprends par exemple que les hommes positionnés aux extrémités de piste, après avoir un peu trop fanfaronné dans les bennes des pick-ups assurant leur déplacement, doivent maintenant, en guise de sanction, se rendre à pied pour chaque garde avec leur lourd paquetage. Puis, dans la rubrique bavardage, nous discutons de l’arrivée d’une équipe chargée de la lutte anti-drone. Son chef aurait la gâchette parfois facile et il devient primordial d’expressément coordonner toute mission drone alliée, au risque de la voir interceptée.
Enfin, avec quatre mecs enfermés dans l’espace exigu de la vigie, il est évident que la gent féminine occupe aussi un peu les conversations. Me concernant, c’est vite réglé, je suis fiancé et avec la ferme intention de le rester. Mais pour certains de mes colocataires de fortune au régime matrimonial plus flexible, l’espérance est grande de conjuguer à cette mission un peu inopinée des rencontres avec quelques demoiselles esseulées. Mais de la liberté de déambuler, ils n’en ont que bien peu, et c’est donc tout naturellement vers les applis de rencontres que se font les premiers contacts. Ils seront nombreux, pour certains sérieux, et donneront même à l’occasion quelques rendez-vous plus ou moins galants…
Samedi 1er juin 2024
Et le monde continue de tourner. Alors que Nouméa se réveille avec une sale gueule de bois, voilà que l’on change de mois. On n’est pas fâché de tirer un trait sur ce triste mois de Mai.
Hagard de ces excès, la capitale titube, pourtant elle se dit qu’il faut bien avancer. Mais c’est que voilà ; comment s’extirper de la catalepsie dans laquelle l’on se retrouve plongé. Par où commencer, et surtout pourquoi ? Il y a de quoi baisser les bras. Lâcher l’affaire. Mettre un genou à terre. Tout quitter, pour mieux ailleurs, recommencer. D’aucuns n’hésiterons pas. Beaucoup ne le peuvent pas. Certains ne le veulent pas. Se carapater devant le tsunami de la connerie, on a connu plus chevaleresque. Mais que l’on ne juge pas. Car chacun, pris en étau entre sa morale, ses désirs, ses devoirs et ses possibilités, essayera de son mieux de résoudre cette grande équation à trop d’inconnus, celle qui dicte les choix de nos vies.
Dimanche 2 juin 2024
Après toutes ces semaines de tourmente, les occasions de se retrouver en famille pour un moment de convivialité sont toujours appréciées. C’est sous la forme du traditionnel repas dominical que le rendez-vous est donné. Je retrouve évidemment ma mère qui officie en maître de cérémonie et ma sœur fidèle aux réunions. À la table des réjouissances s’est installé un couple de passage sur le Caillou dont le séjour s’est vu prolongé contre leur gré du fait des événements du 13 mai. Voilà deux semaines qu’ils auraient dû rentrer à Paris et ils sont encore sans nouvelle de leur vol retour.
Les conversations s’enchaînent et concernent l’actualité compliquée, les expériences vécues depuis le début de tout ça et les projets de vie de chacun. Je suis encore dans cette phase de stupeur et d’amertume et mon discours n’a pas changé. Je veux toujours me barrer. On me répond que c’est une bien pleutre réaction qui donne de facto la victoire au règne de la violence. Touché, et un point évidemment pour mon contradicteur.
Tandis que dans mon entourage à peu près tout le monde voudrait s’en aller, deux petites voix viennent s’élever lors de ce déjeuner. Elles sont celles du couple parisien rêvant de soleil et de cocotiers, assez peu effrayé par ce qui vient de se passer, et dont le projet est toujours de venir s’installer. Même drôle de volonté pour mes deux voisins de paliers, débarqués au début de l’année, et plus motivés que jamais à rester. Ils m’ont même parlé d’acheter une maison.
Je suis forcément étonné, quelle étrange idée. Mais il y a bien sûr une explication. Évidemment que ces évènements sont traumatisants, mais pour ceux qui ne connaissent la Calédonie que depuis peu de temps, il est encore possible d’espérer. C’est d’autant plus vrai si l’on ne s’attarde pas trop sur ces cent-soixante-dix dernières années qui ont profondément intriqué l’histoire du Caillou et de la France.
En revanche, pour un Calédonien vivant depuis plus de trente ans dans l’incertitude et sans visibilité quant au devenir de son île, la pilule est dure à avaler. Il y a un effet d’accumulation. L’éternelle question en toile de fond de l’avenir du pays a de quoi a minima lasser, et provoque bien souvent épuisement et découragement. Il est compliqué de se projeter quand on ne sait pas de quoi demain sera fait et quand nos quotidiens peuvent si rapidement basculer. La rançon d’une vie sous les cocotiers me semble aujourd’hui trop élevée.
Lundi 3 juin 2024
La monotonie s’installe. Les files d’attente devant chaque magasin deviennent la norme plus que l’exception. Les pénuries ne surprennent plus. On s’adapte.
Les barrages citoyens, loin de se dépouiller, se parent de nouveaux attributs. C’est un frigo qui marque le début d’une chicane. Un amoncellement de palettes qui bloque une partie de la voirie. Celui-là est remarquable. C’est un véritable portail qui a été installé. Sur les accès les plus restreints, la circulation est même assurée par les riverains. La mécanique est bien huilée.
Les bangs assourdissants des grenades de désencerclement deviennent familiers. Plus que sur les raisons de leur utilisation, c’est sur leur provenance que l’on s’interroge. Les possibilités sont bien connues. Ce sont celles des quartiers défavorisés devenus maintenant des zones complètement sinistrées.
Les réseaux sociaux poursuivent leur inlassable déferlement d’informations plus anxiogènes les unes que les autres. Les algorithmes de publicité mettent en avant avec un opportunisme écœurant des agences facilitant l’émigration. Le Canada nous ouvrirait apparemment grandement ses bras. Les messageries en ligne fonctionnent à plein régime. Les groupes de conversation regroupant amis, riverains, famille, voisins solidaires ou collègues de travail s’agitent jour et nuit. Beaucoup de désinformation. Trop de radicalisation. Mais la tristesse, l’incompréhension, l’inquiétude et la peine constituent malgré tout la grande part du flot d’informations.
Mardi 4 juin 2026
Depuis le début de tout ça, assez rapidement, mon petit poste radio fut exhumé d’un tiroir. Répondant au désir impérieux d’information, tout outil de renseignement fut mis à contribution. C’est d’abord sur les ondes de RRB ou de NC première que mon transistor vint surveiller les dernières actualités, les communiqués et les entretiens. L’objectivité de n’importe quel support informationnel n’étant guère qu’un lointain idéal, me voilà à écouter, regarder et lire des réflexions, des opinions, qui pas assez ne perturbent et ne provoquent mes habituels schémas de pensée.
Attendons encore un peu pour mon procès en intégrisme, et continuons mon auto-critique médiatique. Car partisan, je le suis certainement, mais curieux et en perpétuelle remise en question, j’espère l’être tout autant. Je garde à l’esprit que penser contre soi-même est loin d’être aisé et demande un peu de volonté, de curiosité et d’abandon. Mais l’exercice demeure néanmoins un effort nécessaire et salutaire pour éviter de sombrer dans la caricature et l’extrémisme. Ainsi, me voilà en cet après-midi ensoleillé de ce drôle de mardi, à régler mon poste sur la fréquence de Radio Djiido à la découverte du pluralisme.
Ouvertement partisane, voire même organe de propagande des parties indépendantistes, cette station créée en 1985 en plein cœur des premiers événements a pour but – peut-on lire sur sa page wikipédia – de porter « fièrement la voix des anticolonialistes et des progressistes face à la propagande de l’État français et de la droite réactionnaire locale représentée par Radio Rythme Bleu fondée quelques mois plus tôt ».
Le thème de l’émission de l’après-midi porte sur l’organisation du quartier de la Vallée du Tir. Quelques habitants prennent la parole pour expliquer le fonctionnement. Il est décrit une structure horizontale où chaque individu aurait la même importance. Le discours est celui d’un groupe en questionnement, qui se cherche et qui voudrait se réinventer en faisant ruisseler dans tous les champs de l’existence la culture et l’héritage kanak. Le ton chaleureux et plein de bons sentiments pourrait faire oublier les drames du moment. On parle de générosité, d’entraide, de solidarité.
La Vallée connaît ses faiblesses et appelle tous les gens à « casser les bouteilles, les briser » et par là libérer de l’emprise de l’alcool les jeunes trop souvent dans l’excès. Car le mot d’ordre est de garder les idées claires pour poursuivre le combat. En ce sens, les bingos sont interdits dans l’espace public et le kava ne se consommera seulement qu’à domicile.
La lutte s’organise et un appel est fait pour collecter toutes les vidéos, les témoignages, les photos pouvant servir à dénoncer de potentiels méfaits. Les consignes sont explicites : pour les violences policières, la blessure ne suffit pas, il faut que l’on reconnaisse le visage du blessé. Concernant les interventions des forces de l’ordre, la tenue d’une chronologie détaillée des interventions est suggérée. J’apprends aussi l’existence du pôle juridique chargé de collecter les données. D’éventuelles poursuites judiciaires sont mentionnées.
Puis, avec un nouvel intervenant, le vocabulaire se fait beaucoup plus hargneux et provocant. C’est de répression coloniale dont il est fait mention. Il dénonce une justice à double vitesse, puis l’illustre en ramenant le nombre de morts, d’assignations, de comparutions et de perquisitions avec la population de Métropole. Les chiffres semblent vertigineux et provoquent un silence consterné sur l’antenne. Il en vient ensuite aux manœuvres obscures des autorités qui cacheraient le nombre de détenus déplacés ou de blessés Kanaks. Ainsi, les rapports entre victimes chez les forces de l’ordre et celles au sein de la population mélanésienne semblent en apparence disproportionnés et laisseraient penser que seuls les policiers et gendarmes sont touchés et persécutés. La parole est à charge et virulente. Elle est marquée par un autre champ lexical que celui utilisé sur les médias sympathisants loyalistes. Les voisins vigilants se confondent avec les milices. On ne parle plus d’émeutiers ou de terroristes, mais de jeunes mobilisés, de révoltés en plein soulèvement. Je n’entends pas mention des pillages, des saccages ou des incendies, mais plutôt des actions de terrain, expression de la colère des jeunes Kanaks combattants de la liberté. La Nouvelle-Calédonie n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, Kanaky l’a remplacé.
Mon escapade sur les ondes de Radio Djiido se conclut par le journal des informations. Sans surprise, la ligne éditoriale reste dans le même ton. C’est en revanche le traitement de l’actualité de la région qui retient mon attention. Le présentateur développe longuement les nouvelles des îles voisines du Pacifique, et je découvre les événements concernant les îles Salomon, Kiribati, la Papouasie-Nouvelle-Guinée ou encore le petit État de Nauru. Bien que le traitement de l’actualité régionale soit sans conteste pertinent, c’est pour moi assez déroutant, étant plus souvent habitué à entendre parler du vieux continent que du Pacifique. Ce détail révèle un point important de la bipolarité calédonienne avec d’un côté des loyalistes, malgré l’évidence géographique, parfois plus européens qu’océaniens et de l’autre, des indépendantistes dont le souhait est d’intégrer pleinement la communauté des États du Pacifique sans grande préoccupation pour l’Europe. Remarquons au passage que la Nouvelle-Calédonie est à peu de chose près la dernière île non souveraine de la région. Cet état des choses qui m’a longtemps échappé a son importance et apporte un nouvel éclairage sur la revendication indépendantiste que j’ai parfois peiné à cerner.
En somme, tout est là à portée de main. Je ressors de cette entreprise en terre inconnue avec la nette impression d’avoir fait trop longtemps la sourde oreille. On dit souvent qu’il était difficile d’imaginer le 13 mai. Ce n’était probablement pas le cas. En revanche, oui, il est parfois compliqué d’entendre et de s’imprégner de l’altérité. En s’efforçant d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe à côté, peut-être aurais-je senti le vent subtil de la contestation naissante et qu’une constatation un peu fataliste aurait remplacé la cinglante sidération de ces trois semaines écoulées.
Mercredi 5 juin 2024
Le sensationnel a pour lui cette aptitude à focaliser toutes les attentions. À cela s’ajoute, avec le déferlement d’images toutes plus dramatiques les unes que les autres, la tendance à la radicalisation, aux raccourcis et aux amalgames. Ces dernières semaines, j’étais comme hypnotisé par la violence. Je n’ai pu voir que les conséquences, rarement les causes, du soulèvement de la jeunesse Kanak. Je ne reviendrais pas sur le bilan catastrophique. Mais je ne peux maintenant admettre que la seule explication de ces événements réside, comme on l’explique souvent un peu simplement, par l’alcoolisation massive, la propagande, la manipulation ou l’ingérence d’autres États.
En dépit de la fascination un peu perverse de chacun pour les drames, la connerie et les solutions toutes simples, je voudrais m’intéresser aux causes. Vouloir comprendre me presse à me rapprocher, entendre et écouter les explications et les arguments de celles et ceux que je ne côtoie que trop peu. Et puis, cela ne coute rien, trouver les raisons d’autrui n’a jamais voulu dire leur donner raison… Ainsi, comme hier lors de mon après-midi sur les ondes de Radio Djiido, je décide donc de partir sur le terrain des autres idées. Celles qui peinent à arriver jusque dans les quartiers Sud.
La première bataille se fait alors contre les bulles de filtres de mes réseaux. Les algorithmes de nos applications, soucieux d’être complaisants, ont la fâcheuse mais néanmoins rassurante tendance de nous proposer du contenu idéologique qui nous correspond. Mais ils ne résistent guère à quelques mots-clés bien choisis. Pendant plusieurs heures, je scroll, clique et recherche, allant de page Facebook en site Internet et en vidéo YouTube. De toute évidence, on ne comprendra rien sans une réelle écoute profonde et sincère de toutes les parties prenantes. Les discours sont poignants et les convictions bien réelles. Je me rends compte à quel point les revendications, loin d’être quelques paroles en l’air, sont ancrées au plus profond de chacun.
Je n’ai pas la prétention de m’approprier comme ça des idées. Encore moins celle d’imaginer avoir tout compris. Natif du Pacifique, élevé à l’européenne, j’aime me dire Eurocéanien et espère avoir intégré à mon bagage culturel d’Occident quelques vertus et valeurs d’Océanie. Et l’humilité en fait partie. C’est donc sous couvert d’une réelle modestie que j’essaye de regarder le monde qui m’entoure. Alors, pour tenter de synthétiser et d’exposer une pensée qui n’est que trop peu portée dans nos quartiers privilégiés, j’ai imaginé Jill. Elle est le fruit de mon vagabondage numérique. Voilà sa petite histoire :
Jill
À nouveau, d’un geste familier, le bouton post est enfoncé. Ce partage devrait faire parler, pense-t-elle. C’est que sa popularité sur les réseaux n’a fait que de progresser. Activiste, elle est depuis longtemps engagée dans la Lutte. Oui, oui, celle avec un grand L. Celle pour la pleine souveraineté. Celle pour la dignité du peuple Kanak. Celle pour plus d’égalité. Celle pour enterrer les préjugés. Celle pour que les discriminations ne soient qu’un lointain passé.
Les premières réactions, bonnes et mauvaises, ne tardent pas à se faire. Elle se doutait bien que ça ne plairait pas à certains. Pour elle, prendre la parole, ce n’est pas faire l’unanimité. Mais par le geste de proposer une autre pensée, elle espère un peu naïvement faire bouger les mentalités. Car elle ne se retrouve que trop peu dans la méthode utilisée ces dernières semaines. Pourquoi saccager, piller et brûler Nouméa. Comment peut-on envisager Kanaky sur un champ de cendre et de ruine ? Quel intérêt que de crier et taguer partout « Nique la France », « Abats Macron » quand c’est justement la France qui va nourrir nos familles sans travail, soigner nos malades et nos blessés et réparer tout ça. En voulant bêtement plus d’indépendance, voilà que va se produire exactement l’inverse. Car les actes de violence conduisent inévitablement à donner raison aux détracteurs de la pleine souveraineté de notre pays.
Elle voudrait leur crier d’arrêter. Arrêtez d’alimenter et de renforcer les stéréotypes sur la jeunesse Kanak. Quelle triste image donnons-nous de notre combat. On aurait pu continuer de s’en tenir aux barrages, conduire une résistance non violente et faire acte de désobéissance civile. Garder notre dignité. Même si évidemment elle comprend la rage des révoltés, pour elle le combat devrait encore se faire avec des stylos et pas avec des allumettes.
Elle regarde avec bienveillance ses enfants qui, voilà maintenant près d’un mois, ne sont pas retournés à l’école. Dans le salon du petit appartement, le temps commence à se faire long. En prise à de nombreux doutes, elle essaye de rester forte devant eux. Mère célibataire, elle ne peut pas se permettre de craquer. Oui, il y a bien sa famille qui est là, les tontons, les mamans. Heureusement. C’est ça aussi la culture Kanak. L’entraide et le partage. Le défi est alors de conjuguer tradition et modernité.
Dans le flot des réactions à sa publication, un commentaire vient l’interpeller. Il résonne et fait écho à un sentiment de malaise qu’elle ressent lorsque se sont fait entendre les appels à la paix. En quelques mots bien choisis, l’un des membres de sa communauté vient éclairer ce ressenti. Il dit à peu près cela :
« Les appels à la paix sont dans le contexte actuel une nécessité, mais aussi une manière vicieuse, insidieuse et indécente de surfer sur le sang de nos morts qui n’a pas encore séché. Aussi sincères soient-ils, ils se font sans les conditions de son retour durable ni de son épanouissement. Demander la paix sans reconnaître que la loi sur le dégel est injuste bien que légale, sans s’engager dans une lutte contre la misère sociale et les discriminations, c’est de l’hypocrisie. Demander la paix en levant son verre sur les baies de Nouméa, c’est le summum de la comédie, et surtout, tout cela est révélateur des véritables raisons derrière les demandes de retour à la paix : le maintien des privilèges, des inégalités, d’un système qui a failli, de la situation coloniale et d’une école injuste.
En clair, beaucoup demandent la paix sans vouloir changer les choses qui l’ont tuée. »
Alors oui, bien sûr que le retour à la paix est un préalable à une refonte profonde de la société. Et bien sûr qu’elle ne cautionne pas les agissements des émeutiers. Mais quand plus de soixante mille personnes, soit près d’un quart de la population, vivent sous le seuil de pauvreté, lorsque la richesse démesurée côtoie au sein d’un même quartier indigence et dénuement, comment ne pas comprendre les raisons qui ont précipité les émeutiers dans ce déferlement de colère. La misère et la pauvreté ont toujours été le terreau de la violence et de la rébellion. Et les causes, il faut les regarder avec lucidité. Il y a eu trop de monde au bord du chemin. Et l’on ne s’en est pas trop soucié.
Les enfants se sont maintenant endormis, comme ça, avec légèreté, naïveté, et une confiance sans faille en leur maman. Elle aimerait pouvoir balayer et mettre de côté angoisses et appréhensions, et dormir profondément avec l’espoir d’un avenir serein. Mais les incessantes sollicitations et notifications de son téléphone l’empêchent de se calmer. Alors le mode avion est enclenché et, pour s’extirper de cette réalité angoissante, elle contemple ses enfants dans un moment éphémère de calme et de paix retrouvé.
Un appel téléphonique vient m’extraire de ma lubie du moment. Il provient de l’un de mes meilleurs amis, également collègue, qui est de service pour la nuit à venir. Il m’apprend qu’un cambriolage a eu lieu hier à proximité de chez lui. Papa d’une fille et d’un garçon en bas âge, la perspective de laisser femme et enfants seuls pour la nuit l’inquiète. On convient alors que j’irai chez lui le temps de son absence. Non pas que ma stature et mes aptitudes d’autodéfense terroriserait un hypothétique assaillant, mais le fait même de ma présence permettrait de rassurer la petite famille séparée. Ainsi, chargé de telles responsabilités, je ressors les instruments qui ont accompagné mes premières nuits sur les barrages comme voisin vigilant.
J’arrive à leur domicile à la limite du début du couvre-feu de dix-huit heures. L’idée de passer un moment avec les enfants m’est agréable. Ils ne sont que fraîcheur, candeur et légèreté et me font oublier pour quelques instants l’actualité du moment. Dans l’innocence de leur existence, les enfants ont cette faculté de nous responsabiliser et de nous élever. Impossible d’abdiquer ou de se résigner lorsque dans leurs yeux ne se lit qu’amour et fragilité.
Une fois les enfants endormis et que le silence se fait entendre dans la maison, nous partageons nos ressentis avec la maman. Encore dans l’étonnement et la stupeur de la tournure qu’a pris nos vies au lendemain de ce 13 mai, nous retraçons, commentons et imaginons respectivement le passé, le présent et l’avenir. L’instinct maternel la conduit à imaginer toutes les éventualités. L’idée de quitter le territoire avec les deux enfants à bord d’un voilier est même envisagée.
De cette nuit qui m’a rendu en partie responsable du trésor le plus cher d’un ami, je n’aurais retiré qu’un sommeil très léger, mais je quitterai leur maison au petit matin avec l’agréable sensation d’avoir un peu aidé. Plus que de la gloire, de la richesse ou du pouvoir, il semblerait bien que le bonheur jaillisse de ces moments.
