Petit Caillou
Ces quelques lignes furent publiées dans un journal satirique local, deux mois avant le début de ce que les Calédoniens appellent pudiquement « les évènements ». Elles n’ont rien eu de prémonitoire, mais je continue de penser qu’elles sont encore d’actualité et pourraient peut-être même contenir quelques éléments d’explication :
Petit caillou,
Je t’aime beaucoup. La formule fut maintes fois usée mais n’est nullement désabusée. Voici un cri d’amour pour dire pêle-mêle, critiquer en chuchotant et regarder les yeux brillants la Nouvelle-Calédonie. Ou plutôt les habitants de ce pays. Mais voilà que commence déjà la polémique. Tu me dis pays, moi indépendantiste je te réponds oui, oui. Nous, loyalistes, nous te disons, ah non non. Collectivité sui generis nous répond le droit. Mais, entre la raillerie et la flatterie, un « ‘gade lui avec ses mots compliqués » résonne alors à l’unisson. Voilà peut-être un premier terrain d’entente. Alors, il ne reste plus qu’à nous écouter. C’est le moins que l’on puisse espérer sur cette terre de parole. Et de partage nous dit notre devise locale. Oui mais voilà, bien que le pays du non-dit cède progressivement sa place à celui du dialogue, il semblerait que le partage peine à prendre la voie de la parole.
C’est là que ce bon vieux destin commun vient tenter de s’imposer là où le partage n’a que pas assez réussi. Ce slogan vient nous dire : vivons ensemble en dépit de nos différences mais aussi des inégalités et des injustices. L’adhésion des plus aisés est évidemment instantanée. L’idéologie du destin commun vient pérenniser leur position avec la promesse d’un avenir serein. Mais comment faire accepter à l’extrême précarité l’idée d’un futur apaisé aux côtés d’une opulence parfois démesurée. L’exercice est moralement discutable et d’aucuns trouveront qu’il y a comme murène sous patate. Pourtant, loin de moi l’idée de stigmatiser ce louable projet de réunifier les communautés. Mais entre l’idéal que nous souhaitons et ce que nous constatons, force est de reconnaître que la réalité peine à se sublimer.
Voilà donc que moi, blanc blanc priviligié, en viens à s’interroger. Il y a quelque chose qui dérange quand au volant de mon flambant SUV je passe devant ce que l’on appelle trop pudiquement un squat. Quand partout les métiers les plus pénibles et les moins qualifiés sont assurés par des Kanaks. Quand le constat d’une capitale divisée entre sud et nord, blanc et noir, riches et pauvres se fait implacable. Quand les terres spoliées peinent à être restituées. Quand le littoral sur plusieurs dizaines de kilomètres est propriété privée, interdisant ainsi le droit le plus élémentaire que l’accès à la mer. Quand on continue de croire que pour y arriver il suffit seulement de bien travailler. Quand le racisme s’instille pernicieusement dans nos quotidiens et devient la norme plus que l’exception. J’en ai parfois la nausée.
Alors oui, la Nouvelle-Calédonie ne se fera pas en un jour, et que de chemin parcouru depuis 1853. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain et reconnaissons aussi les formidables progrès de ces 171 dernières années. L’idée n’est pas de se flageller mais de continuer de s’indigner devant de trop criantes inégalités. Ne nous résignons pas à la médiocrité d’une société divisée entre deux couleurs et continuons, plus que jamais, de faire jolis nos cœurs.
SV
