Drubea 2035
Chapitre 1
Toujours le soleil et sa chaleur écrasante. Voilà presque un mois que je passe mes journées et mes nuits à veiller. Aujourd’hui, le poids du ciel vient s’ajouter à celui de mon passé. J’ai le dos voûté, le regard qui ne quitte pas mes pieds. Sa voix semble venir d’à côté : « Tiens-toi droit ! » qu’il disait. À maintenant cinquante balais, je trimballe toujours mon lointain passé.
Un des voisins me rejoint, une tasse de café à la main. « Tiens, t’as l’air d’en avoir besoin. » Je dois avoir une gueule de déterré. Il faut dire que j’ai lâché l’affaire depuis un bout de temps. En face, ils n’ont rien abandonné. Ils ne sont toujours pas calmés. Personne ne sait comment cette histoire va finir. La seule certitude : des morts, on n’en est pas au dernier.
Je pense à mon gamin. À sa mère aussi. J’ai le cœur qui grince. Une douleur fugace qui comprime le cœur comme un papier qu’on froisse.
Passé quarante ans, plus rien n’est surprenant. On a suffisamment vécu pour s’être fait, au moins une fois, rouler dessus. Alors, on avance froidement, sans espoirs ni illusions. Parfois, le corps réagit seul, sans qu’on puisse le contrôler. Une réminiscence d’un palimpseste mal effacé et vous voilà foudroyé. Heureusement, ça ne dure pas longtemps. Juste assez pour remonter nos boucliers. C’est ça, ou abdiquer.
Sur les barricades, la parole est devenue, petit à petit complètement, décomplexée. Les plus pacifiques, les plus débonnaires, se permettent de tenir des énormités crasseuses et les plus affligeantes obscénités. Il semblerait qu’en temps de guerre, le surmoi aille se planquer. C’était d’ailleurs mon idée : me barrer, me retrancher. Ériger la fuite comme dernier rempart à la médiocrité. Mais je n’ai jamais eu la force de l’anachorète. À ma misanthropie naissante se mêlait un irrépressible besoin d’être intégré. Probablement quelque chose du ressort de la psychiatrie. Mais ces derniers temps, les thérapies ne sont plus la priorité…
La nuit est maintenant tombée. Enfin un peu de répit pour mes pupilles aveuglées tout le jour durant. Mydriase et myosis – l’art subtil de l’adaptation à son milieu parfaitement illustré. Le scénario est rodé. Les quarts de chacun sont déjà attribués en fonction de nos spécialités. Au début, ils n’ont pas trop su quoi faire d’un intello maladroit. Mais ils ont bien vu que j’étais motivé. Alors, j’ai eu droit à une paire de jumelles, un talkie et des fringues pour être discret. Mais surtout, je comprenais la Langue, c’est pour ça qu’ils m’ont gardé. Je devais balayer les ondes et tenter d’intercepter des échanges. Mais avec toutes les collines et les vallées, il fallait en permanence se déplacer pour espérer ne pas rentrer bredouille. « Portée optique » qu’ils disaient. Du jargon, j’en ai bouffé, mais après quelques semaines, je comprenais à peu près de quoi on parlait. Pour pas que je me fasse trop vite cramer, on m’a collé aux basques un ancien légionnaire du 3e REI. Un Népalais, nommé Doulma, naturalisé après ses cinq années de service. Plus patriote, ça n’existe pas. La France, c’était bien plus qu’un pays pour lui ; je crois qu’en secret, il l’appelait maman. Et s’il avait pu se choisir un père, il n’aurait pas hésité longtemps : Napoléon ou De Gaulle. Le gars avait appris le français en biberonnant les plus grands : Péguy, Hugo, Saint-Ex, Rostand, Kessel, Tesson… Il apprenait par cœur des passages de leurs bouquins et, lorsqu’il parlait, c’était essentiellement en citations. Mais c’était pas un grand bavard. Bref, j’aurais pas pu espérer mieux comme baby-sitter.
En réalité, Doulma, je le connaissais depuis plus de dix ans. On s’est rencontrés en 2024 quand, par ici, les choses ont un peu déraillé. À l’époque, on croyait que c’était la vraie catastrophe. Mais, comparé à ce qui se passe maintenant, on était au jardin d’enfants. Il était encore dans l’armée à ce moment. La mission lui avait bien plu : sous les cocotiers en territoire français à protéger un aérodrome où il ne se passait rien. « Surveiller le néant » qu’il disait. Il était plutôt bien payé, il pouvait pas mal bouquiner et lors de ses permissions, il avait pu sympathiser avec quelques filles d’ici. Il était même tombé amoureux. Fidèle à la figure du bon Français, il avait tout donné pour séduire sa bien-aimée. Mais ça n’avait pas marché. Après ça, il a laissé tomber Proust et Flaubert. Le romantisme exalté, il ne voulait plus en entendre parler. Et la mort dans l’âme, il s’est même résolu à refermer les œuvres de Chrétien de Troyes. Bon, mais le Doulma, c’était pas le genre de type à pleurnicher trop longtemps. Et à la fin de sa mission, ça faisait longtemps que la fille était oubliée. Il s’est même juré de venir s’installer ici une fois son engagement avec la légion fini. Franchement, je ne pensais pas qu’il le ferait.
Ce soir-là, je lui avais proposé d’aller tenter notre chance sur un sommet qui surplombe une partie de l’agglomération. Le programme serait sportif, fallait pas mal crapahuter, mais clairement, ça pouvait payer. Doulma m’avait rétorqué : « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin ». Putain, le gars lisait Kierkegaard, qu’est-ce qu’il lui arrivait ? C’était presque de la forfaiture à l’encontre de la Nation !
Notre plan avait l’aval du commandement. « Ne vous faites pas choper par contre, on ne viendra pas vous chercher ». Donc vers vingt-trois heures, après s’être mis d’accord sur un semblant d’itinéraire, on s’est mis en route. Il n’y avait pas de lune et l’éclairage public n’était toujours pas rétabli. On avançait bon plein portés par le vent. Doulma avait encore un physique d’athlète, et puis prendre de la hauteur quand tu viens du Népal, c’est inscrit dans les gênes. Moi en revanche, ces dernières années, je m’étais laissé un peu aller. Je galérais donc à le suivre et n’étais pas au top niveau lucidité. Pour faire des pauses, je prétextais que l’on devait scanner. Il a fini par me laisser passer devant.
Ça faisait deux ou trois heures qu’on marchait. Un moment, ne l’entendant plus respirer, je me suis retourné. Le Doulma n’était plus là. Je suis revenu sur mes pas pour tenter de le retrouver. Il y avait un éclairage faiblard que l’on discernait à travers l’épaisse végétation. Je me suis dirigé par là, doucement. J’ai fini par le voir, allongé et bien planqué. D’un signe, il me somma de ne pas faire de bruit et de le rejoindre. Une fois installé à côté, je compris mieux ce qu’il se passait : ça s’agitait à une vingtaine de mètres devant. Une petite cabane était installée dans la forêt et deux gars, mi gras mi bodybuildé, le crâne rasé, torse-nu avaient l’air de se marrer. Puis, ça s’est mis à crier et l’instant d’après une fille s’est précipitée hors de la cabane. Une portion de robe déchirée lui servait à cacher son intimité. Son visage, marqué d’angoisse, était d’une grande beauté. Avant qu’elle ne puisse aller plus loin, les deux brutes l’ont attrapée. Elle criait, alors ils l’ont bâillonnée. C’est à ce moment qu’un gars, copie conforme des deux précédents, est sorti à son tour. Il tenait une autre fille, toute aussi jolie, par les poignets. Le mec était nu, le sexe en érection. Le visage rouge sang, il semblait furax et s’est mis à aboyer des instructions aux deux autres types. Ils ont alors attaché les avants bras de la première fille à une traverse galvanisée sur le devant du cabanon. Le mec à poil à fait pareil avec l’autre fille.
Tout ça c’est passé en un instant. J’étais sous le choc. C’étaient probablement des mecs des milices de notre camp. On entendait de sacrées histoires à leur sujet, mais rien n’était avéré. Les filles qui venaient d’être attachées sanglotaient sans discontinuer. Les crânes rasés avaient vrillé, leurs regards étaient ceux de la bête prête à se jeter sur sa proie pour l’achever. De là où l’on était posté, je croyais voir de la salive qui moussait au coin de leurs lèvres. Doulma s’est retourné vers moi l’air hébété, il tremblait. Il avait son glock dans la main, et je crois bien que le cran de sécurité était enlevé. C’était pas prévu dans les bouquins de laisser deux filles se faire violer sans moufter. Moi, j’étais pas armé – si ce n’est de mes convictions. Clairement, on ne pouvait pas se barrer. Plutôt crever. Mais comment procéder ? Fallait pas traîner. Alors j’ai proposé à Doulma d’y aller solo. Je dirai que je suis paumé. Après tout, avec ma dégaine de maigrichon blafard, ils comprendraient vite que je n’étais pas un danger. L’idée était de gagner du temps et de vérifier les flingues de leur côté. Doulma devait guetter mes mains, je lui ferai un signe discret sur le nombre de pétards chez les méchants. En fonction de leur réaction, il devrait improviser. Il était pas fan de mon plan, mais n’avait pas mieux à proposer. Alors on s’est regardé une seconde qui semblait durer une éternité puis je me suis levé.
Chapitre 2
Faut pas croire que la situation a dégénéré du jour au lendemain. Ça fut plutôt une lente, mais inéluctable, spirale vers le bas. L’effondrement s’était accéléré ces dernières années ; le système thermo-techno-capitaliste rendait son dernier souffle, emportant tout sur son passage. La machine s’était emballée, et impossible de l’arrêter.
Les équilibres précaires établis au sortir de la Seconde guerre mondiale s’étaient bel et bien rompus, et l’entropie avait pris le dessus. La France n’était plus que l’ombre d’elle-même. La naguère toute-puissante était déchue. Partout, les démocraties vacillaient ébranlées par des poussées autoritaires aux quatre coins de la planète. Les appétits des grands blocs avaient piétiné sans vergogne le droit international.
L’impérialisme décomplexé était devenu la norme. Dans un monde toujours plus vorace, les ressources énergétiques et minérales se réduisaient comme peau de chagrin, cristallisant toutes les convoitises. La bête avait toujours aussi faim, mais la gamelle se vidait à vitesse grand V. Alors, les nations s’étaient réarmées. En masse. Malgré des économies exsangues et des dettes abyssales, elles dépensaient sans compter. La planche à billets fonctionnait sans discontinuer et tout le système économique était à deux doigts de s’effondrer.
Le climat, lui aussi, déraillait complètement. Les catastrophes étaient devenues la norme plus que l’exception, engendrant exode forcé, misère et mortalité. La fuite en avant s’accélérait, le mur se rapprochait et l’impact s’annonçait violent.
On n’a pas été très malins. Au-delà des évidentes constatations d’un monde sur le déclin, les experts tiraient la sonnette d’alarme depuis des décennies. Mais dans un système assourdissant, vérolé et anesthésié, les cris de Cassandre étaient complètement étouffés. Les quelques colibris aux consciences éveillées étaient impuissants face au brasier.
Et dans ce décor peu affriolant, j’avais eu un enfant. On ne se posait pas trop de questions. L’humanité a toujours continué de faire des gosses, même dans les pires moments. Faut pas chercher trop loin, y a au fond de chacun ce besoin viscéral de reproduction. Libre arbitre ? Périmètre très limité. Nos vrais maîtres ? Les pulsions et les désirs.
La mère, je l’avais rencontrée pendant les émeutes de 2024 ; j’en étais dingue, elle m’avait redonné goût à la vie, et ça faisait six ans qu’on roucoulait. À ses côtés, j’étais le mec le plus heureux du monde. Puis, du jour au lendemain, elle a pris notre gamin et s’est barrée. J’ai rien vu venir. Sidération.
Non seulement j’ai perdu celle que j’aimais, mais elle m’a aussi enlevé mon fils. Oblitération. Aucune explication. Les réponses, j’ai dû les chercher moi-même. Tremblement.
Elle avait disparu de la surface de l’île et, après des semaines d’investigation, j’ai appris qu’elle avait embarqué sur un voilier, direction le Vanuatu. Elle avait la nationalité, et une partie de sa famille y vivait depuis des années.
Cette île du Pacifique était maintenant sous tutelle chinoise. Résultat d’une stratégie de long terme : Pékin avait mis la dernière phase de son plan à exécution. Comme un peu partout dans la région indopacifique, après avoir inondé de capitaux sous couvert d’aide au développement, les Chinois grignotaient petit à petit la souveraineté des États insulaires. En échange d’une prétendue protection militaire et d’une perfusion homéopathique de capitaux, le Vanuatu offrait ses ressources halieutiques et de kava – ce nouvel élixir des populations rongées par l’anxiété – à la boulimie chinoise.
Ma femme avait donc choisi son camp. Doulma ne cautionnait pas, et moi, on m’avait jeté au fond d’un puits tari, dans l’obscurité la plus épaisse et l’eau croupie.
Après le coup d’État de Trump en 2028, à la fin de son second mandat, les grands régimes autoritaires avaient fini par s’accoquiner. Dans un déluge de masculinisme grossier, Xi, Donald et Vladimir s’étaient ligués contre le progressisme et les démocraties. Le vieux continent, dernier bastion des grands idéaux, luttait à armes inégales contre des dictatures décomplexées.
Les anciennes colonies des pays européens conservaient, tant bien que mal, encore une forme d’allégeance à leur vieille puissance de tutelle. Mais la tentation du ralliement au bloc américano-russo-chinois était forte. Alimentés par des ingérences en tout genre, des mouvements séparatistes émergeaient un peu partout avec plus ou moins de ferveur. Ce fut le chemin dans lequel s’engouffra notre île avec une intensité toute particulière. Sur un creuset de revendications indépendantistes qui perduraient de longue date, la pieuvre expansionniste du trio de l’apocalypse alimentait les mouvements sécessionnistes à grand renfort de capitaux, de logistique, de brigandage numérique et de moyen armés. Le Vanuatu, lui, avait tranché depuis un bon moment : il s’était rallié aux puissants.
Même si le mode de confrontation entre les blocs restait encore celui d’une guerre froide, l’issue du conflit planétaire semblait inéluctable : la fronde de David contre Goliath ne fonctionnerait pas deux fois. Et depuis que le projectile des lance-pierres était à base d’uranium enrichi, le Destructeur des mondes emporterait tout sans distinction.
Je m’étais donc retrouvé seul au fond du trou à tenter d’imaginer mille scénarios pour expliquer ce qui avaient poussé la femme que j’aimais par-dessus tout à s’en aller. Mais expliquer l’inexplicable ne l’a pas ramenée. On était en 2030, j’avais 44 ans, un puits à escalader et une vie à recommencer.
Chapitre 3
La suite paraîtra prochainement.
