Seconde chance

    Et puis tout ce bazar est arrivé. Lors des premières nuits, un paquet de magasins, d’entrepôts ou de concessions automobiles ont cramé. Quand ils n’étaient pas brûlés, c’était pour être pillés ou saccagés. Alors, il s’est dit qu’il n’assisterait pas impuissant à la destruction de sa boutique. C’était plus que quatre murs avec des tas de trucs à vendre dedans. Elle symbolisait sa nouvelle vie et il avait trimé pour ça ; hors de question de les laisser faire. Alors, assez vite et avant que ça soit trop tard, il est allé défendre son magasin. Il a pris de la nourriture pour plusieurs jours, un matelas de camping, un sac de couchage, de quoi s’éclairer, se vêtir, se divertir. Dans le magasin, il y avait de quoi se protéger. Il ne dormait pas beaucoup. Dès qu’il y avait un bruit, il se crispait, se disant que ça allait peut-être dégénérer. Après, il n’était pas à poil et avait toujours le fusil chargé à portée de main. Prêt à tirer s’il le fallait. Enfin, le moment venu, il ne savait pas trop s’il pourrait.

    Au collège, on connaissait bien les deux loustics. Ils n’en loupaient pas une. C’étaient pas les plus méchants, mais rien à en tirer. Clairement des tire-au-flanc. En revanche, quand il s’agissait de faire une connerie, là, ils étaient toujours dans les parages. Faut dire que dans le quartier, être intello ou premier de la classe c’était pas trop la mode. Mais bon, ils sont quand même pas malins ces gosses. Parce qu’à part l’école, ils n’ont aucun autre moyen de se sortir de la rue. Pas d’héritage en perspective, ni de business familial à reprendre ou ne serait-ce qu’un savoir-faire technique transmis par les parents : rien, nada, oualou, que dalle. Donc voilà, on en est là. À peu de choses près, la seule chance de s’extirper de leur condition se joue quand ils sont adolescents et personne pour leur montrer le chemin ou leur expliquer. C’est le genre de connerie où, plus tard, quand tu te rends compte que tu vas devoir trimer comme un con pendant quarante ans pour des clopinettes, tu t’en bouffes les doigts, littéralement ; quand tu ne te mets pas à picoler ou à fumer… Mais bon, c’est comme ça : ce n’est qu’en apparence que jeunesse rime avec sagesse.
    Revenons-en donc à nos deux petits gars. Physiquement, c’étaient à peu près les mêmes, plutôt gâtés niveau génétique, assez grands et sportifs, avec tous les deux des yeux d’un vert qu’on ne peut pas oublier. Par chance, la puberté qui frappait ne les avait pas trop amochés. Enfin, à peu près les mêmes, mais pas exactement, il y en avait un qui était noir et l’autre blanc. D’ailleurs, des blancs dans le coin, y en avaient pas des masses. Mais bon, une mère célibataire avec un salaire de misère ne pouvait pas se payer un appart dans les quartiers sympas – aussi blanche sa peau fut-elle. Le père de son enfant s’était barré avec une fille plus jeune, il les avait laissés en plan. Un chic type celui-là… Mais bon, c’est une autre histoire et on n’a pas trop le temps. La mère et son rejeton ont donc dû déménager, et notre Jilian s’est retrouvé à essayer de se faire sa place un peu comme il pouvait.
    C’est au début du collège qu’il a rencontré son double en couleur. José qu’il s’appelait. En revanche, ça n’a pas tout de suite été le grand amour. Les gosses : ils ne se font pas de cadeau, et puis quand t’as pas la même couleur de peau, ça peut être un peu compliqué par moment. Alors, au début, immanquablement, il y a eu quelques frictions. Fallait le tester le petit blanc blanc qui venait de débarquer dans le quartier. Mais les codes et le fonctionnement, Jilian les a bien vite maîtrisés, jusqu’à surpasser la plupart des gars qui lui cherchaient des noises. Une fois qu’il a réussi à se faire à peu près respecter, c’est à ce moment-là qu’avec José ça a véritablement commencé. Les deux sont devenus copains comme cochons. Puis assez rapidement, acolyte, compère, et même complice. Ils ne se quittaient pas. Toujours un pour rattraper ou motiver l’autre.
    Au bahut, naturellement, c’était pas un long fleuve tranquille. Les heures de colle, ils les cumulaient, mais ça les faisait plus marrer qu’autre chose. Puis, à partir de la cinquième, il leur arrivait d’être de temps en temps exclus, un jour ou deux. La mère de Jilian n’était pas vraiment au courant. Elle avait un peu lâché l’affaire. Alors bien sûr, son gosse, c’était toujours son bébé et sa fierté – comme pour la plupart des mamans –, mais elle était un peu dépassée par les évènements. Elle ne s’était pas remise de la séparation et elle carburait à coup de cachetons et de rosée pour tenir à peu près bon. José lui, c’était pas exactement les mêmes causes, mais bon, on va pas épiloguer, c’était à peu près les mêmes effets : deux gosses paumés plutôt mal barrés.
    Parce que ça ne s’est pas arrêté là, évidemment. Après le dirlo, c’est la police qui s’en est mêlée. Normal après tout, c’est un peu ce qui arrive quand tu te mets à faucher. Des petites épiceries au début, deux ou trois conneries, rien de bien méchant. Mais petit à petit, ils ont vu de plus en plus grand. Quelques maisons dans le coin ont été méticuleusement visitées, de fond en comble. Parfois, les propriétaires étaient même là ; c’était plus stimulant. Puis, ils ont chouré quelques bagnoles. Ils savaient à peine les conduire. Au début, passées dix minutes, la voiture était foutue, puis au bout d’un moment, ça allait mieux, alors ils se faisaient de sacrés virées jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’essence. Ensuite, ils rentraient à pied. N’allez pas chercher d’explications trop compliquées, il n’y en avait pas vraiment. Les gosses – et oui, malgré les apparences, ils n’étaient encore qu’au collège – ne calculaient pas grand-chose. Ils prenaient chaque jour comme ça, sans trop se projeter ou s’imaginer les lendemains. Ils faisaient pareil avec les voitures volées et roulaient sans se demander comment ils rentreraient. Et puis sur le retour, c’était l’occasion de trouver d’autres distractions. Car c’était bien ça le fin mot de l’histoire : se divertir de la morosité du présent et d’un futur peu réjouissant.
    À peu de choses près, le collège est passé comme ça. Ils ont quand même redoublé une classe, mais ça n’a rien changé. En revanche, les flics les connaissaient bien maintenant, mais bon, ils étaient mineurs, alors, à part leur faire des leçons de morale et quelques travaux d’intérêt général, ils étaient épargnés. Les parents, eux, étaient un peu plus inquiétés. Mais on n’allait pas enlever la garde de Jilian à sa maman, le père était introuvable et l’envoyer en foyer n’aurait rien arrangé.
    Les voilà donc un peu par miracle au lycée. De toute façon, il n’y a pas grand-chose d’autres de prévu pour des cas comme ça. La société ne sait pas vraiment les gérer. Y a bien quelques associations et des personnes de bonne volonté, mais elles ne sont pas assez nombreuses pour s’occuper de tous les petits jeunes désœuvrés. Alors, les années passent tout en sachant presque inéluctablement qu’ils seront pour toujours à la dérive et jamais insérés.
    Leur puberté était à peu près finie ; ils avaient des poils aux bons endroits et les hormones qui débordent. Nos apprentis gangsters, sous leur air de dur à cuire, galéraient pas mal avec les nanas. Ça n’arrangeait rien. Du coup, les râteaux qu’ils se prenaient, ils les compensaient en connerie – voire en délit.
    Leur casier commençait sérieusement à s’étoffer. Et la majorité approchant, ça ne sentait pas bon les concernant. La prison leur pendait au nez. Et à partir du moment où tu mets un pied là-dedans, tu grilles ta dernière chance de rédemption. Et oui, il faut bien dire ce qui est, la tôle, c’est plus un accélérateur de carrière de délinquant qu’une vraie chance de réinsertion. Normal après tout, on réunit un tas de gens au même endroit qui avaient plus ou moins tous la même vocation – faut pas se leurrer sur les sujets de conversation…
    Et donc, à un moment, ça n’a pas loupé. Ils étaient un peu éméchés – l’alcool et le cannabis faisaient maintenant partie du package – et avaient depuis un moment repéré une jolie moto chez un type en surpoids qui la bichonnait tout le temps. Ils n’avaient aucune idée de comment ça pouvait bien se conduire, mais ils se sont dit qu’ils apprendraient sur le tas, comme avec les voitures. L’idée était simple : Jilian ferait le gué pendant que José rentrerait discrètement dans la maison. Les deux procédaient bien souvent comme ça, à tour de rôle, il y en avait un qui surveillait et l’autre qui s’activait. Là, c’était au tour de José d’endosser le rôle principal. Il devait choper les clés de la bécane pour ensuite s’en aller discrètement avec ; le moteur éteint et en la poussant. Mais quand c’est le moment d’y aller, il y a beau avoir un plan, ça peut toujours déraper.
    José est rentré dans la maison sans trop de difficultés, certes la porte principale était fermée, mais ce fut un jeu d’enfant de se frayer un passage par une baie vitrée – astuce classique, les sociétés qui les installaient oubliaient bien souvent les taquets anti-dégondage. Il était presque deux heures du matin, le gars roupillait profondément. José jeta en vrac dans son sac à dos tout ce qu’il trouvait et semblait avoir un peu de valeur. Il mit la main sur quelques bijoux et une montre qui avait l’air d’être d’un autre temps. Il galérait pour trouver les clés de la moto, mais bon, a priori, rien ne pressait vraiment. Dans le frigo, deux ou trois bouteilles de whisky traînaient avec un bon paquet de bières en tout genre. Le gars qui habitait là n’était clairement pas abstinent. José prit quelques gorgées ; c’était vachement bon. Ça lui changeait du tord-boyau qu’il avait l’habitude d’ingurgiter. À part de quoi picoler, pas grand-chose à grailler ; des chips et de la charcuterie essentiellement.
    Dehors, au coin de la rue, pas très loin de la maison, Jilian commençait à trouver le temps long ; la nuit était paisible ; personne à l’horizon. Puis, à un moment, il a vu des lumières s’allumer dans la baraque. C’était mauvais signe. Puis ça s’est mis à gueuler. Là, après être resté dehors au frais, il avait les idées claires et il n’a pas longtemps hésité. Il a remonté sa capuche puis s’est mis à courir vers la maison pour voir ce qu’il se tramait et aider son pote, certainement en difficulté. Dans l’entrée, José a déboulé en courant. « On se casse de là, dépêche-toi », lui a-t-il hurlé. Après avoir détalé, ils se sont planqués dans un recoin avec de la végétation.
– Mais bordel, il s’est passé quoi ?!
– Putain, le mec s’est réveillé, et on est tombé nez à nez dans son salon. Il était à poil le gros, j’ai grave flippé. Il s’est mis à gueuler non stop et à s’agiter. Il a pété les plombs et a commencé à me balancer des trucs. Je me suis pris une assiette sur le crâne. J’pouvais plus passer, il bloquait la sortie, alors je l’ai un peu bousculé pour m’échapper, mais il m’a attrapé. Il était fou le gars, il s’est mis à vouloir me foutre des coups de poings. Alors bon, j’ai un peu riposté, et là, il s’est effondré au sol. Il se contorsionnait, en sueur, ultra essoufflé, la main sur la poitrine. J’ai cru qu’il allait crever.
– Et après ?
– Ben, c’est tout, j’ai décampé, on s’est croisé, puis nous voilà.
– Il était seul le gars dans la piaule ?
– Ouais, je crois bien.
– On peut pas le laisser comme ça, imagine il clamse pour de bon…
– J’ai qu’à appeler les flics ou les pompiers, ils se démerderont avec lui. Attends, c’est quoi le nom de sa rue ?

    Arrivés sur les lieux, les pompiers trouvèrent le gars raide mort. Infarctus du myocarde. L’enquête fut vite expédiée. Le numéro de téléphone utilisé pour appeler les secours donna un oncle de José et les caméras de surveillance installées à l’intérieur de la maison vinrent documenter ce qu’il s’était passé. On reconnut Jilian furtivement sur une des caméras de l’entrée. Son rôle fut minimisé et lors des interrogatoires, José fit tout pour le protéger – loyal le gars, ça, on ne peut pas lui reprocher.
    Infraction, vol, coup et blessures, mais surtout homicide involontaire. Voilà pour résumer ce dont José était accusé. Il plaida coupable et s’en sortit avec trois ans de prison ferme ; il était majeur depuis quelques mois. Deux ans de sursis pour Jilian. L’aventure s’arrêtait là pour le duo inséparable.

    Quand ça arriva, l’affaire fit un peu de bruit dans les médias. Forcément, un pauvre gars était mort et, de toute évidence, il serait encore en vie si un petit branleur n’était pas rentré au beau milieu de la nuit par effraction chez lui. Voilà comment, en une phrase, les gens résumaient l’histoire un peu simplement. Le père de Jilian eut vent de tout ça et apprit avec étonnement que son fils était impliqué. Ça faisait maintenant plus de sept qu’il avait disparu, et avec le temps, mais surtout en vieillissant, il s’en était voulu. Il n’arrêtait pas de se dire qu’il avait vraiment merdé, et le remords lui pesait maintenant lourd. Alors, il s’est mis en tête de rattraper le temps perdu et d’essayer d’aider son garçon.
    Après tout ça, Jilian s’était de lui-même calmé. Faut dire que son meilleur ami était derrière les barreaux et qu’un gars était mort avec leurs conneries. Ça l’avait clairement choqué et il sombra pendant plusieurs mois dans une sorte de mélancolie. Il retourna en cours, même si ça faisait longtemps qu’il avait décroché. Il se résigna à essayer de vivre normalement. Des idées noires l’assaillaient.
    Son père tenta donc de renouer contact avec Jilian après tout ce temps. La maman était toujours complétement larguée par l’existence et lui avait souvent dépeint le portrait d’un type minable, un lâche, un poltron. Mais bon, au vu de la situation, il accepta un peu avec résignation de revoir son daron. Enfin, il n’allait pas faire comme si de rien n’était, et le père dut un peu trimer pour se faire pardonner et restaurer un semblant de confiance. Pendant toutes ces années, il y avait deux trucs qui l’avaient intéressé, les femmes et la chasse sous-marine. Charmeur et beau garçon, il avait multiplié les conquêtes à l’excès jusqu’à se lasser de cette vie de Don Juan. En revanche, la pêche, c’était toujours sa grande passion, et il essaya de convertir Jilian. Il avait tout à lui apprendre et ça se passa non sans quelques frictions. Mais le gosse se révéla naturellement doué. Ses prédispositions de sportif l’aidèrent évidemment, mais plus que ça, il fit preuve du calme, de la dextérité, et de la patience nécessaires à cette pratique. Au bout de quelques mois, il égalait son père. Il tenait facilement des agachons de trois minutes dans des fonds à plus de vingt-cinq mètres. Puis, après environ un an, le père fut complètement dépassé.

    Il n’avait évidemment pas oublié José à qui il rendait visite de temps en temps. Il gardait à l’esprit que ça aurait très bien pu être lui à sa place, derrière les barreaux, dans cette prison surpeuplée, miteuse et insalubre. Y avait toujours un lien fort entre les deux, mais à mesure que les mois passaient, ils ne partageaient plus grand-chose en commun, et forcément, le lien a fini par progressivement s’estomper.
    Le père de Jilian n’en revenait pas, le scénario improbable, il n’aurait pas imaginé que ça se passe si bien avec son gamin. Il voulait maintenant aller plus loin. C’était bien beau d’arpenter les fonds sous-marins, mais ça ne permettrait pas à son fils de vivre dignement et de subvenir à ses besoins. Alors il lui a proposé d’ouvrir un magasin de pêche. Pas besoin de diplôme pour ça. Il avait un peu d’argent de côté et était prêt à l’aider à se lancer. Jilian était à fond. L’idée lui plaisait. En l’espace de deux ans, le gosse s’était métamorphosé. Avec sa nouvelle passion et un mentor pour le guider, il avait maintenant une bonne raison de se lever tous les matins. Et idéalement, le plus tôt possible : y a souvent moins de vent, c’est mieux pour aller en mer. Alors ils ont déniché un petit dock dans une zone commerciale et industrielle. C’était pas bien grand, mais ça serait parfait pour commencer. Ils aménagèrent le truc aux petits oignons. Jilian s’activait vraiment. Son idée était de faire un magasin pour les passionnés qui voulaient du matériel haut de gamme. Il trouva même un fabricant local de fusil sous-marin en bois qui cherchait un petit espace pour installer son atelier. Il était surnommé Geppetto, c’était de l’ébénisterie ses fusils ; de vraies merveilles sur mesure. Le partenariat ramènerait quelques clients et, surtout, une petite partie du loyer serait assurée.
    La boutique avait maintenant une sacrée allure. Pour assurer le lancement, Jilian n’avait pas lésiné sur la communication. Tout le long, son père l’avait pas mal aiguillé, mais il le laissait prendre la plupart des décisions. Jilian y allait à l’instinct et mettait en place surtout ce que lui recherchait dans un magasin de pêche. Ce fut une belle réussite. Les premiers clients devinrent des habitués, et le bouche à oreille fonctionna correctement. Jilian continuait d’aller de temps en temps chasser tôt le matin avant l’ouverture du magasin. Et il put après quelques mois s’acheter un bateau correct pour aller un peu plus loin en mer. Il emmenait à l’occasion quelques clients avec qui il avait sympathisé.
    Chacune de ses journées était maintenant bien remplie et il n’avait plus le temps de se laisser aller. Il était reconnaissant de l’aide que son père lui avait apportée et ils tirèrent définitivement un trait sur les différends et les rancœurs du passé. Jilian essaya de s’occuper un peu de sa mère qui avait tant souffert et qui était encore aujourd’hui dans la panade. Mais, avec l’aide de son fiston, elle fit en quelques mois quelques progrès. Avec le virage à quatre-vingt-dix degrés qu’il avait emprunté après le procès, il avait maintenant gagné en assurance et il eut enfin un peu plus de succès avec les filles.
    Bref, sa vie avait pris un tournant insoupçonné qu’il n’aurait pas une seconde imaginé, quand il n’y a encore pas si longtemps, il jouait au bandit. Par moments, il repensait à José ; il était rentré en prison depuis presque trois ans. Il sortirait probablement dans pas longtemps. C’était peut-être déjà le cas. Jilian était résolu à lui filer un coup de main – celui dont on a tous besoin un jour ou l’autre pour s’en sortir et éviter de sombrer.

    Ça faisait maintenant deux nuits qu’il n’avait pas vraiment dormi. Et donc là, il était un peu à cran. De toute évidence, ça continuait de sérieusement chauffer dans le coin, et toujours pas de police pour calmer les émeutiers. Je ne vais pas pouvoir continuer longtemps comme ça, se dit-il au bout de la troisième nuit passée dans le magasin. Mais bon, c’était soit ça, soit il courait le risque de tout perdre.

    Même s’il venait seulement d’être libéré, depuis le début, la bande du quartier avait essayé de l’embrigader. Après tout, on savait qu’on pouvait compter sur lui, il était loyal le garçon ; il en faisait même un point d’honneur. Alors, quand ils lui ont dit qu’ils allaient eux aussi y aller pour ne pas être les seuls de la cité à rester en retrait, José a déclaré qu’il viendrait. C’étaient ses cousins, ses frères, ses amis, sa famille de sang, mais sa famille de la rue aussi. Les flics avaient laissé tomber l’affaire. Devant le nombre ahurissant de mecs énervés, ils ne pouvaient plus rien faire. L’un des gars de la bande, le plus zélé, avait décidé que ça serait par là-bas qu’ils commenceraient. Quelques docks étaient un peu isolés des grands bâtiments qui avaient déjà bien ramassé. Par groupe de deux, ils iraient voir ce qu’il y avait à voler, et après, l’idée était de simplement tout chahuter, retourner, bousiller, détériorer. Le mode opératoire restant à la discrétion de chaque groupe…
    Le premier local qu’ils avaient ciblé n’était pas bien grand. Une belle devanture donnait le ton et l’endroit était plutôt bien fichu : du genre attrayant. C’était évidemment fermé, mais avec un pied-de-biche et une pince-monseigneur, ils allaient pouvoir rentrer probablement sans trop de difficultés. Ce fut le cas, et après avoir tordu une partie du rideau de fer, la grande baie vitrée vola en éclats. Le silence régnait. Son comparse hésitait, mais José, sans plus se questionner, avança. Il était masqué ; hors de question de se refaire avoir bêtement comme la dernière fois. Un rapide coup d’œil lui révéla la présence de caméras de surveillance et la position de la caisse. Sinon rien de bien intéressant. Juste à côté de l’entrée, il y avait quelques couteaux sur un présentoir. Il en mit cinq ou six dans son sac à dos, en prit un à la main, puis avança vers le comptoir derrière lequel se trouvait la caisse. Il espérait y trouver un peu de monnaie, idéalement quelques gros billets. C’était tout, puis après, ils iraient faire le dock d’à côté, en espérant tomber sur mieux.

    José était sur le point de sauter sur le comptoir. L’autre gars s’était maintenant activé ; il renversait tout ce qu’il trouvait. Ça faisait un sacré chahut. Il y mettait vraiment du sien… Puis, ça s’est passé très rapidement, une poignée de secondes tout au plus. José venait de se réceptionner debout sur le comptoir, le couteau dans une main. Un fusil de chasse sous-marine était braqué sur lui. Le mec qui le tenait était assis et prêt à tirer. Il le reconnut immédiatement. Mais dans le même moment, la flèche de sept millimètres fut libérée avec une incroyable célérité. Celle-ci vint traverser sans difficulté la partie gauche du buste de José qui vacilla un instant avant de tomber du haut du comptoir. Du sang se répandait maintenant en quantité sur le sol. Le corps était inerte et, à travers les trous de la cagoule, Jilian reconnut deux grands yeux verts qui se fermaient doucement.