À main levée

Lundi

    Les affaires sont jetées en vrac dans la valise. Elle a pris sa décision. Elle partira demain avec les enfants. Voilà trop longtemps que ça dure. Les renforts sont arrivés, l’état d’urgence a été déclenché et pour autant, rien ne s’est arrangé. Il faut parfois attendre des heures pour accéder aux quelques magasins de temps en temps ouverts et il n’y a presque plus rien dans les rayons. Tous les soirs, des embardées pétaradantes de voitures, des cris, des détonations, des sirènes de pompier, d’ambulance ou de police brisent le silence de la nuit. Chaque matin, une odeur de brûlé s’immisce jusque dans leur maison. L’air est vicié. Régulièrement, on nous fait croire que le réseau de distribution d’eau va être saboté ou que ça y est, le génocide va commencer. Les rumeurs et les fausses informations défilent à toute vitesse. Alors il fallait bien à un moment trancher et prendre une décision. Elle a un ami qui lui a parlé de gars proposant, contre quelques gros billets, leur service pour aller jusqu’au pays le plus proche à bord de leur voilier. Bon okay, on est à la limite de la légalité et c’est peut-être un peu risqué, mais après tout, pourquoi pas ? Personne ne sait comment les choses vont évoluer, et elle imagine toutes les éventualités. À tout moment, ça peut dégénérer complètement. Elle veut avant tout protéger ses bébés ; et si cela signifie faire quelques jours de bateau, alors soit.
– Mais ça va pas ou quoi ? Attends vraiment, j’peux pas partir comme ça moi. Comment je fais avec le boulot, je les abandonne ? Puis on a tout blindé. Le quartier est protégé. Pourquoi crois-tu que je passe mes nuits dehors à me les peler ? On est bon pour tenir un siège maintenant ; y a de quoi manger pendant au moins trois semaines. Et les enfants : notre grand n’a jamais été aussi content que maintenant, pas de crèche, il est super heureux de rester à la maison ; le p’tit, lui, il capte rien, il roupille en permanence. Attendons au moins encore un peu, les avions vont reprendre bientôt, ça va pas tarder.
– J’en peux plus de toi, tu n’as jamais su prendre de décisions de toute façon. Que tu viennes ou non c’est pareil, le gars part demain et je lui ai déjà filé de l’argent.

    Jérôme envoie un message sur le groupe WhatsApp du quartier. Impossible de prendre sa garde maintenant. Il ne manquait plus que ça. Il se dit qu’il va finir par disjoncter si ça continue. D’abord, il y a le boulot qui n’arrête pas, ensuite il doit faire son quota de garde sur le barrage, parfois pendant des heures en plein milieu de la nuit, puis il y a toute la logistique pour s’occuper de la famille. Il n’est pas loin d’être à bout. Il respire, essaye de se calmer. Sa femme est toujours en train de s’agiter en tous sens à la préparation des affaires. Les enfants sont endormis et heureusement, ils n’ont pas l’air d’avoir été réveillés.
Ça vacille dans leur couple, et ce n’est pas nouveau. Mais les émeutes n’ont rien arrangé. Jannah est en panique complète depuis le début, à la limite de la crise d’angoisse. Elle ne dort presque plus. Elle est en permanence rivée à son téléphone ; ce qui n’aide vraiment pas. Alors, lui, il essaye de rester solide ; du moins en apparence. Mais très clairement, ça ne suffit pas à rassurer sa femme.
    Il se rapproche d’elle pour essayer de la calmer et la prendre dans ses bras. Elle l’envoie balader. Ça fait maintenant un moment qu’ils ne se sont pas touchés. Il ne sait plus quoi faire. Il est à deux doigts d’abandonner et de lui balancer en pleine figure un truc comme : « Vas-y, barre-toi, prends-le ce bateau. Ça me fera des vacances. J’en peux plus de toi. » Mais au lieu de ça, il décide de prendre l’air et d’aller sur le barrage de son quartier. Il se prépare. Obnubilée par les valises, elle ne le calcule même pas. Il met son jogging noir, enfile le vieux gilet d’impact qu’il utilisait il y a quelques années pour le VTT, passe un brassard blanc au niveau de son biceps droit, attrape son casque avec une paire de gants et vérifie dans son sac à dos la présence de la lampe et de la radio. En sortant de chez lui, il réalise qu’il a oublié le bandana pour se cacher le visage. Il se dit que de toute façon, maintenant ça ne sert plus vraiment.
    Il arrive sur le barrage peu avant minuit. Pas mal de monde est encore là ; enfin surtout les habitués. Ça fait maintenant quelques jours que l’endroit a gagné en confort : il y a des chaises par-ci par-là, un coin avec de quoi grignoter et prendre un café. Un lavabo un peu sommaire a été installé et on a même une arrivée d’électricité : du 220 volts comme à la maison. Après avoir salué rapidement tout le monde, il prend un café puis se met un peu à l’écart pour éviter les conversations. Il n’est pas trop d’humeur.
    Comme bien souvent, passé minuit, l’effectif se réduit au minimum. Lui doit rester jusqu’à trois heures du matin. Les deux qui viennent d’arriver semblent à peine se réveiller. Il les connaît bien, il y a un gars sympa, pas très loquace qui habite un peu plus haut, et une jeune voisine qui tenait à tout prix – et ce, depuis le début – à participer aux gardes de nuit. Ce soir encore, Joyce porte le bonnet qu’il lui a prêté il y a quelques jours alors qu’il faisait particulièrement frais ; de celui-ci dépasse de grandes mèches sombres de cheveux légèrement ondulés. Ça fait quelques soirs qu’ils passent des gardes ensemble et ils ont déjà pas mal discuté. Le courant est passé ; tellement bien qu’il en est arrivé à s’inscrire sur les plages horaires où il aurait le plus de chance de la croiser. Tant qu’à faire, autant garder la nuit en bonne compagnie, s’était-il dit.
    On entend au loin les habituelles détonations. La radio portable est restée jusque-là silencieuse, et bien qu’ils aient vu des fourgons de police passer, rien de bien spécial à signaler. Alors que les premiers jours ils ont eu dans le quartier parfois quelques coups de chaud, maintenant, avec l’arrivée en masse des forces de l’ordre, ils sont plus tranquilles. Pourtant, malgré ça, il y en a toujours deux ou trois, un peu grandes gueules et toujours chauffés à blanc, prêts à toutes les absurdités. Au début, ceux-là – les matamores armés jusqu’aux dents, experts en surenchère et colporteurs de paroles envenimées – le faisaient un peu marrer, mais maintenant, il ne peut plus les blairer.
   Vers trois heures, la relève arrive. Jérôme raccompagne celle avec qui il vient de passer une partie de la soirée. Ils ont un peu parlé et ça l’a vaguement aidé à oublier ce qui lui arrivait.
– Bonne nuit, peut-être à demain, lui dit-elle doucement avec un léger accent chantant.
D’un geste de la main, il la salue et attend que la porte soit refermée pour s’en aller. Mais après quelques pas en direction de chez lui, c’est tout le poids de ses ennuis et de ses tracas qui retombe d’un bloc sur ses épaules. Il fait alors demi-tour, jette un œil sur l’appart de la fille : une faible lumière tamisée provient d’une pièce, la chambre à coucher probablement. Puis il poursuit son chemin et retourne sur le barrage. Un des piliers est là, comme tous les soirs à cette heure-ci. « Je suis réveillé de toute façon », répète-t-il inlassablement à tous ceux qui lui disent d’un peu se ménager. Le vieux – il aurait près de soixante-quinze ans – n’a pas sa langue dans sa poche, et quand il voit Jérôme arriver avec son air de chien battu, il n’y va pas par quatre chemins : « Allez, tiens, bois ça, puis tu vas te coucher juste après hein, ça ira mieux demain. »
– Ouais, t’as certainement raison, admet-il désabusé, puis avale cul-sec le liquide qui lui brûle le gosier.
Sur le chemin du retour, la petite fenêtre ne diffuse plus aucune lumière. Et chez lui, même constat : tout est éteint. Sans faire de bruit, il s’installe sur le canapé dans le petit bureau, la tête lui tourne, mais il se laisse finalement happer par le sommeil.

Mardi

    Il se réveille en panique. Silence total dans la maison. Il se dit qu’il doit être tôt. Tout le monde dort encore probablement. Son premier réflexe est de rejoindre les chambres des enfants. Ils sont sa bouée de sauvetage et il donnerait tout pour eux. Mais il ne trouve personne. Il se précipite alors dans celle qu’il partage en temps normal avec sa femme. Une note est posée sur le vieux secrétaire en acajou. Sur celle-ci, il reconnaît l’écriture de Jannah disant à peu près ceci : « Nous sommes partis ce matin, le bateau quitte le port vers sept heures, nous allons à Brisbane. La traversée est de quatre jours si tout va bien. Là-bas, nous prendrons un avion pour Paris et irons chez mes parents. On ne pouvait pas continuer comme ça, il fallait mettre les petits à l’abri. »
    Il s’assoit et relit rapidement le morceau de papier qu’il tient entre les mains. Le sang tambourine en rythme dans sa tête ; cymbale et grosse caisse ; trois noires puis deux légères croches. Il veut appeler sa femme, la raisonner ou juste au moins lui parler. Mais après avoir pressé sur le bouton permettant de lancer la communication, le message est clair : « le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué ou hors zone de couverture. » En regardant incrédule son téléphone qui diffuse en boucle le message comme une insupportable rengaine, quatre chiffres viennent percuter son esprit encore embrumé et paumé. Il est onze heures. Le voilier vogue donc maintenant depuis près de trois heures.

    Il a du mal à réaliser et traverse le reste de la journée en se repassant le fil des évènements. Il n’est même pas vraiment en colère, mais plutôt atterré et choqué. Le mal de tête ne l’a pas encore lâché et il reste vissé à son canapé ; les rideaux sont tirés pour se protéger d’une lumière aveuglante. Il a prévenu son boulot et son boss lui a simplement dit de se reposer le temps qu’il lui faudrait ; sympa le type ; une épine de moins dans le pied.
    Puis, sans trop savoir comment, le soir arrive rapidement. Il vérifie le planning. Cette nuit, c’est de vingt heures à vingt-trois heures qu’il doit être présent. Il laisse tomber les attributs un peu guerriers de son accoutrement. Un jean délavé et une épaisse chemise style bûcheron suffiront. Sur le barrage, les gars qu’il côtoie depuis maintenant plus de deux semaines sont là. Il se demande si quelqu’un est au courant pour sa femme et ses enfants. Mais personne n’a l’air de trop le remarquer. Il avale un café, parle un peu de la pluie et du beau temps ; en somme, il fait illusion.
    Peu avant la fin prévue de sa garde, il voit arriver Joyce. Elle porte encore son bonnet. Il n’a pas plus envie de dormir que ça et puis, de toute façon, d’habitude, tout le monde reste jusqu’aux alentours de minuit. Le barrage est devenu pour certains un lieu de vie et de convivialité. Il doit y avoir quelque chose d’ordre thérapeutique. Alors il décide de rester encore un peu, ne serait-ce que pour se changer les idées. Puis assez naturellement, un peu à l’écart sur le côté, ils se retrouvent tous les deux à discuter. Elle lui fait part de ses craintes et de ses angoisses. Après tout, ça ne fait pas si longtemps qu’elle vient d’arriver sur l’île. Les émeutes, les affrontements, l’état d’urgence et tout ça, ce n’était pas vraiment le plan. Elle se voyait plus se la couler douce à la plage et sous les cocotiers. Alors, oui, elle sentait bien qu’il y avait un truc qui n’allait pas. Les inégalités criantes, en arrivant, elle ne voyait que ça. « Quand tu passes devant tous ces bidonvilles, les squats comme vous les appelez, ou bien que tu vois à quel point la capitale est divisée entre deux couleurs, les blancs d’un côté dans les jolis quartiers, les autres à l’opposé. Tu te dis pas qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous qui êtes là depuis des années, j’ai l’impression que vous ne voyez même pas ça. Il se passe quoi avec le temps, vous trouvez ça normal, ou vous vous sentez juste impuissant ? » lui assène-t-elle dans une tirade improvisée mais sincère. Il lui aurait bien rétorqué que oui, c’est loin d’être parfait, mais que créer une société ça prend du temps. Il lui aurait bien rappelé l’histoire de ces cent-soixante-et-onze dernières années. Il lui aurait bien dit qu’avant de parler un peu vite, il faut prendre le temps de se renseigner, que tout ça est bien plus compliqué, qu’il faut faire attention aux généralités et qu’en dépit des apparences, rien n’est juste seulement noir ou blanc. Mais au lieu de cela, il lui murmure tout bas, un peu comme s’il devait se libérer d’un poids qui l’écrasait depuis la fin de la matinée : « ma femme est partie ce matin avec nos deux enfants. »
– Pardon, mais quoi, comment ?
    Alors il lui raconte les dernières semaines passées, sa femme qu’il ne reconnaissait plus, les tensions, les disputes, la fatigue. Lui qui était à bout, mais faisait un peu semblant que tout allait. Il se serait bien passé de tout ça. Elle était bien sa vie d’avant. « Hier soir, elle a préparé des sacs avec un tas d’affaires et elle m’a parlé de l’histoire d’un gars qui avec son voilier fait des traversées en échange d’une jolie somme d’argent. Mais pas une seconde, je l’aurais imaginé faire ça. Tu t’imagines toi ?! Avec les enfants en plus. Ils ont un et trois ans. Mais il s’est passé quoi pour qu’elle en arrive là ? M’enfin, bien sûr, j’ai bien une petite idée, j’ai passé ma journée à cogiter. Depuis le début, elle n’a pas décroché de son téléphone, les groupes WhatsApp et Messenger, Facebook, Tik Tok qu’elle continuait de pouvoir consulter avec le VPN, en permanence vraiment. Elle était comme droguée. Avec ça, tu deviens parano, c’est normal. Moi aussi, les premières journées, je me suis pris tout dans la figure, les drames, les vidéos toutes plus choquantes les unes que les autres, les messages par dizaine, les rumeurs et tout le tralala. Bon, mais à un moment, j’ai dû un peu limiter tout ça. Ou sinon on devenait tous les deux malades. »
– Ça va vous deux, on vous dérange pas trop là-bas ? Balança un peu agressivement un des types sur le barrage. Celui-là, il ne l’aimait pas, et ce, depuis le début. Le gars prétentieux, un peu suffisant. Même pas du quartier, il gardait une maison de voisins en vacances à l’étranger quand tout ça a commencé.
– Mais quel cassos, marmonne-t-elle exaspérée.
– Je crois juste qu’il est jaloux, lui dit Jérôme. À mon avis, tu ne le laisses pas indifférent, poursuit-il.
– Il a surtout l’air d’avoir encore picolé. Ils font comment pour trouver de l’alcool malgré l’interdiction ? Purée, il m’a gavé, je vais rentrer, ça ne sert plus à rien de toute façon ces gardes, faut qu’on arrête de s’inventer une vie. Tu veux bien me raccompagner ?
    Sur le pas de sa porte, elle lui dit que tout va s’arranger et que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, qu’il pourrait toujours rejoindre sa femme et les enfants à Paris. Elle travaille pour le haut-commissariat et elle pourrait le placer sur un vol de rapatriement. « Ils ne sont jamais pleins de toute façon, et puis les vols commerciaux ne devraient pas tarder à progressivement recommencer » lui dit-elle avec son joli accent.
    Il rentre chez lui, puis essaye à nouveau d’envoyer un message sur le téléphone de Jannah. Mais elle est toujours hors connexion. Il repense à l’autre lourdaud ; évidemment qu’il est jaloux. Comment pourrait-il en être autrement ? Ça crève les yeux depuis le début. Enfin, en un sens, il le comprend. Jérôme s’endort ensuite d’un sommeil profond. Ça faisait bien longtemps.

Mercredi

    Le soleil est déjà bien haut dans le ciel lorsqu’il s’éveille. Il essaye à nouveau de contacter sa femme. Sans succès. Sur le deck de sa terrasse, il enchaîne alors quelques exercices de renforcement musculaire et d’assouplissement. Puis il se jette transpirant dans l’eau froide de sa piscine.
    Sur son téléphone, il compose le seize, numéro du Centre Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage. Il voudrait obtenir des informations concernant le voilier sur lequel sa femme et ses enfants ont embarqué. Mais de toute évidence, le gars – skipper du voilier – n’a pas dû annoncer son départ. Son interlocuteur prend ses coordonnées et lui dit qu’il va essayer de se renseigner. Mais dans tous les cas, ils n’ont pas eu de messages de détresse concernant des plaisanciers. Vers midi, il reçoit un message de Joyce, elle peut lui avoir une place pour Paris : départ demain en début d’après-midi. Il arriverait en Métropole vendredi tôt le matin en heure locale, soit vendredi en milieu d’après-midi pour ici. Il veut prendre un moment pour réfléchir ; après tout, ce n’est pas lui qui a décidé de tout plaquer du jour au lendemain. Mais bon, il y a son couple et surtout les enfants dans la balance. Il raisonne un peu froidement puis appelle son patron. Il le laisse partir. T’as qu’à enfin prendre un peu des congés lui dit-il. Il rappelle Joyce, la remercie longuement, et lui demande quelles sont les formalités à accomplir.
– Envoie-moi une copie de ton passeport, je m’occupe du reste.
– Et pour le paiement ?
– T’inquiète pas, c’est la France qui paye, lui rétorque-t-elle en rigolant doucement.

    Jérôme prépare quelques affaires dans une petite valise cabine, nettoie, range un peu la maison, et réserve un hôtel pour les quelques jours suivant son arrivée à Paris en attendant que Jannah et les enfants débarquent eux aussi. En un sens, il est soulagé. Ça va lui faire du bien de se barrer d’ici et de changer un peu d’air. Tout le monde est à cran, les esprits sont polarisés et beaucoup se sont radicalisés. Alors bien sûr, il les comprend, mais le racisme décomplexé dans toutes les conversations, il en a un peu assez. Il est devenu difficile d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. Certains de ses amis se sont transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques enivrés par les vapeurs de violence. Alors, il va un peu s’éloigner, le temps que la folie des hommes retombe doucement. Sur le groupe de quartier, il annonce que cette nuit, il ne pourra pas assurer sa garde : un empêchement, dit-il. Il s’accorde un petit moment de rêverie sur le canapé et s’imagine Jannah et les enfants sur le bateau au milieu de l’océan. Il jette un coup d’œil aux prévisions météo : grand beau temps et alizés faibles à modérés entre ici et Brisbane. Soulagement. Tout va s’accélérer maintenant ; tant mieux, les enfants lui manquent déjà. Il se dit qu’ils pourraient même rester un moment là-bas. Le temps que passe la tempête, pour repartir du bon pied, ensemble. Il a un paquet de congés à épuiser et tant bien même, il pourrait certainement télétravailler.

    En début de soirée, Joyce lui envoie le document pour embarquer demain sur le vol de rapatriement. Le périple s’annonce sacrément long. D’abord, il y a un vol navette entre l’aérodrome domestique et l’aéroport international : l’accès par la route à ce dernier est toujours compliqué. Puis, étonnamment, le second vol se fera vers Brisbane et non pas comme d’habitude pour Tokyo ou Singapour. La raison est assez simple : les réserves de kérosène sont au plus bas. Alors direction l’aéroport le plus proche pour une escale technique et se ravitailler, puis mettre le cap vers l’Asie et enfin Paris.
    Il envoie un message à ses amis proches et ses parents pour leur expliquer la situation. Depuis le départ de Jannah, il n’avait rien dit à personne ; mis à part Joyce évidemment. Ils ne sont apparemment pas plus surpris que ça. Peut-être qu’en temps de crise l’exceptionnel devient la normalité.

    Vers vingt-heures, alors qu’il s’apprêtait à grignoter, la sonnerie de la maison résonne. Il n’attendait personne. Puisque l’heure du couvre-feu est passée, c’est soit la police soit quelqu’un du quartier, se dit-il. En ouvrant la porte, il est rassuré en voyant de longs cheveux noirs légèrement ondulés. Elle tient dans ses mains son bonnet.
– Tiens, tu en auras probablement plus besoin que moi là-bas. J’ai vu qu’à Paris il fait encore froid, le printemps semble encore loin. Puis de toute façon, je crois que je vais laisser tomber les gardes, le gros relou ne va pas me lâcher, et ça ne sert plus à rien de passer nos nuits à veiller.
– Merci pour tout, vraiment, tu as déjà mangé ? J’allais finir les restes, ce n’est pas de la grande gastronomie, mais on peut partager.
– Je n’ai pas vraiment faim, mais en revanche, je veux bien visiter, ça a l’air joli chez toi.
    Avant même qu’il lui dise de rentrer, elle est dans le salon, examinant et observant en silence. Il est un peu gêné et met un trente-trois tours de Neil Young. Puis la visite se poursuit, et Joyce ne peut s’empêcher de remarquer les dessins accrochés en quelques endroits ; travail au fusain ; des portraits, mais aussi d’autres trucs plus éthérés et abstraits.
– C’est vraiment incroyable, j’adore, se murmure-t-elle à elle-même. Qui est-ce qui fait ça ?
– Moi, enfin surtout avant, quand j’avais un peu plus de temps, j’ai toujours aimé dessiner. Surtout au fusain, sur du papier bien épais avec de gros grains.
Quelques affaires traînent çà et là dans le salon. Dehors, la nuit est noire, c’est la nouvelle lune.
– Tu sais, je voudrais vraiment te remercier pour ce que tu as fait pour moi, dit Jérôme. Le billet d’avion et tout ça. Ma femme ne va pas en revenir.
– T’inquiète pas, c’est rien, tu m’as déjà remercié cent fois. Enfin, puisque t’insistes, maintenant que j’y pense, il y a bien quelque chose qui me plairait : est-ce que tu pourrais me dessiner ?
– Heu, oui, je peux faire ça, mais tu sais, j’ai peut-être un peu perdu la main, et puis surtout, c’est assez long.
– On a toute la nuit, dit-elle en rigolant.
– Très bien, suis-moi. J’ai mon petit atelier de dessin dans le bureau.
Elle s’installe sur le canapé pendant qu’il prépare son chevalet et sort ses crayons. On entend encore la voix un peu éraillée de Neil Young provenant du salon. Dans le bureau, deux petites lampes rétro diffusent une douce lumière jaune. « Allons-y, commençons. »

    Ça fait maintenant deux jours qu’ils naviguent. Chaque instant qui passe ressemble au précédent. Le décor : l’océan à perte de vue. Le gars qui pilote le bateau n’est pas bien bavard, limite taciturne même parfois. En revanche, il faut reconnaître qu’il n’arrête pas. Il a le bateau à faire avancer, les voiles à régler, le cap à ajuster, toujours tout un tas de trucs à bricoler, les lignes de traînes à surveiller… Et avec ça, il s’occupe en plus de cuisiner. Mais pas de surprise, il avait prévenu Jannah. « Je m’occupe de tout ce qui concerne le bateau, tu t’occupes des enfants et de toi, lui avait-il dit avant d’embarquer. » Les enfants, on ne les entend pas vraiment, le petit passe son temps à dormir, et le plus grand – intrigué par la gîte du bateau – s’éclate avec ses jouets. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, on l’entend parfois, mais c’est pour réclamer son papa.
    Il fait beau, la mer n’est presque pas formée et le bateau est suffisamment grand et confortable pour que le moment soit agréable. Dans ces circonstances et privée de réseau téléphonique, Jannah se retrouve avec pas mal de temps pour penser. Cette déconnexion forcée lui fait du bien. Elle repense aux mois qui viennent de passer, mais surtout aux dernières semaines. Elle n’a vraiment pas été facile avec Jérôme, reconnaît-elle. Il faisait vraiment de son mieux le pauvre. J’ai fait une grosse connerie, j’espère vraiment qu’il va me pardonner, se dit-elle. Passé ce petit moment d’introspection, elle sort sur le pont. Le skipper est là, il barre, le regard sur l’horizon.
– Vous pensez qu’on arrivera quand environ ?
– Vendredi matin aux aurores, peut-être avant, si les conditions ne changent pas.
– Très bien, notre vol pour Paris est le lendemain. Mais vous savez, mon mari est toujours là-bas et je commence à un peu me bouffer les doigts.
– Un peu comme moi, ma femme m’a quitté à cause du bateau. Il n’y avait que ça qui comptait pour moi. Elle en avait plus qu’assez. Je ne l’ai jamais écoutée. Alors un jour, elle est simplement partie. Je ne l’ai plus jamais revue. Je peux vous dire que maintenant, je suis vraiment comme un con tout seul sur mon voilier à transporter des étrangers…
Jannah le regarde un peu incrédule, c’est la première fois qu’il lui dit plus de trois mots. Puis ils passent un moment en silence dans leur pensée ; le bruit des vagues et du vent s’occupant de meubler.

Jeudi

    Vers onze heures, il se réveille complètement déboussolé, sur le canapé de son bureau. Heureusement qu’il avait mis un réveil, se dit-il. La nuit a été courte. Joyce l’a quittée au petit matin ; elle devait partir bosser. Dans la précipitation, il met un peu d’ordre, rassemble ses affaires, vérifie qu’il a pris son passeport, ses papiers et ses cartes de crédit. Il prend une douche rapide puis ferme les volets, coupe l’eau et l’électricité. La maison devrait rester vide un moment. Puis la navette passe le récupérer. Le long périple peut commencer. Sur le chemin, il commence à écrire un message à sa femme. Dans celui-ci, il regroupe mea culpa, promesse d’avenir et le fait qu’il sera déjà à Paris quand ils arriveront. Mais alors qu’il mettait le point final à son message, il décide de tout effacer. Je lui dirais de vive voix se dit-il.
    La navette zigzag entre les branchages et les débris. La partie de route qu’ils franchissent a longtemps été complètement bloquée. Il attend maintenant avec impatience le moment où l’avion décollera, laissant alors tout ça derrière lui.
    La plupart des autres passagers sont des mères avec des gamins. Il pense évidemment à Jannah et aux enfants. Comme prévu, l’avion est loin d’être rempli et il se dégote deux sièges côté hublot. Le commandant de bord passe son habituel message, précisant les conditions particulières de ce vol. « Rapatriement », répète-t-il de nombreuses fois. La traduction en anglais est abandonnée. Tout le monde parle ici Français. Le vrombissement de deux moteurs vient maintenant arracher l’avion du sol. Tout devrait maintenant bien se passer, se dit-il.
    Il parcourt comme ça la moitié de la planète sans vraiment s’en rendre compte. Pas toujours bien installé en classe éco des avions, il dort la plupart du temps. À croire qu’il était vraiment épuisé après ces dernières semaines. Aux escales, il se connecte au Wi-Fi des aéroports et essaye d’appeler Jannah. Il n’est pas étonné qu’elle ne réponde pas, il a calculé que leur arrivée à Brisbane devrait être dans la nuit de jeudi à vendredi. Sinon, à part ça, il s’assoit dans un coin de l’aéroport et regarde contemplatif les gens défiler. Alors que chez lui la vie s’est arrêtée après le 13 mai, force est de constater qu’ailleurs le monde continue de tourner. Enfin, il embarque pour le dernier vol, celui qui l’emmènera jusqu’à Paris : douze heures de vol de prévu. L’avion est plein à craquer et le remplissage des plateaux-repas sera lui inversement proportionnel à celui de la cabine…

Vendredi

    Comme prévu, ils arrivent à Brisbane alors que l’obscurité règne encore. Ça tangue sérieusement ; le mal de terre soit disant. Les formalités sont vite effectuées et on lui a même dégoté une poussette pour bébé. Elle profite du réseau Wi-Fi du yacht-club pour se connecter à Internet. Le grand est allé jouer dans le petit parc juste devant. Sur son téléphone, les tentatives d’appel de Jérôme se comptent par dizaines. Elle essaye alors de l’appeler, pour s’excuser, lui dire qu’elle a déconné, qu’elle voudrait recommencer différemment. Il ne répond pas. Mais ça ne la surprend pas plus que ça. Il ne le fait jamais vraiment ; son téléphone est soit en mode hors ligne soit sur silencieux. Par curiosité, elle fait une rapide recherche sur un moteur de réservation de billets d’avion. À sa plus grande surprise, un vol part dans l’après-midi. Ils pourraient être de retour ce soir à la maison. Comme Jérôme l’avait annoncé, il semblerait que quelques vols commerciaux aient maintenant repris. Elle hésite un instant, puis sort sa carte de crédit et procède à la réservation. Tant pis pour Paris, elle veut rattraper le coup et ne pas laisser son couple partir à vau-l’eau. Elle commande ensuite un taxi qui les emmènera à l’aéroport en début d’après-midi.

    Quelle étrangeté que de retrouver Paris et sa frénésie. Comme prévu, le temps est plutôt froid. Mais il se garde bien de mettre le bonnet. Il rejoint son hôtel près d’Opéra. C’est là que quelques années auparavant il s’est fiancé. Le flot de passants est incessant. Ça grouille, ça s’active en tous sens. Mais l’anonymat de la Métropole le réjouit. Sur son téléphone, toujours à l’heure du pays, il est dix-sept heures. Jannah doit maintenant être arrivée. En attendant de pouvoir récupérer sa chambre, il s’installe au chaud dans le confortable lobby de l’hôtel. Après avoir commandé un chocolat au garçon qui, de toute évidence, finit sa nuit, il se connecte au Wi-Fi. Il constate que Jannah a essayé de l’appeler, puis tente d’en faire de même. Elle ne répond toujours pas. Bizarre, ils devraient maintenant être arrivés, peut-être que, même si c’est peu probable, ils ont déjà embarqué pour Paris, se dit-il.

    Alors qu’en bateau cela a duré quatre jours, il ne leur a fallu que deux heures et demie pour faire le chemin inverse en avion. Elle n’avait évidemment pas imaginé être de retour de si tôt. La sortie de l’aéroport est assez glauque. De lourds barbelés ceinturent le terminal et des militaires patrouillent un peu partout. La nuit est sur le point de tomber.
    Heureusement, les personnels de l’aéroport les ont aidées, elle et les enfants, de la sortie de l’avion jusqu’à ce qu’elle s’installe dans la navette ; ça réconcilie avec le pays ce genre de solidarité, se dit-elle. Dans une heure, ils seront maintenant à la maison. Elle appréhende un peu les retrouvailles après tout ça ; elle espère juste que Jérôme la pardonnera. Enfin, après avoir un peu slalomé en un endroit entre quelques débris, gravats et branchages, la navette les dépose devant chez eux. Le grand reconnaît la maison instantanément et s’écrie : « Papa ! » Les volets sont fermés, et en entrant tout est éteint. Les interrupteurs sont sans effet sur les lumières de l’entrée. À l’aide de l’éclairage de son téléphone, elle installe bébé sur le tapis d’éveil puis vérifie le tableau électrique : tout est coupé. Le disjoncteur principal est enclenché et la lumière inonde alors le salon. Jérôme semble avoir quitté la maison pour de bon. Le frigo est vide, et même l’arrivée d’eau a été fermée. Le grand retrouve sa chambre et ses jouets. Jannah, perplexe et un peu désarçonnée, fait alors le tour du reste de la maison.

    À l’autre bout du monde, confortablement installé, Jérôme finit sa boisson. Il voit apparaître sur son téléphone une notification : Jannah vient de lui envoyer une photo. Ils doivent être enfin arrivés à Brisbane, se dit-il. Dans la foulée et avant même d’ouvrir le message, il essaye de les appeler en visio ; il meurt d’envie de voir les enfants et de faire la surprise à propos de sa venue à Paris. Mais elle ne répond pas. Alors il ouvre son application de messagerie.

« Et dire qu’en six ans, tu n’as jamais fait ça pour moi. Je ne sais pas qui c’est, où tu es, ni ce que tu fais, mais laisse tomber, n’essaye même pas de rentrer. »

    La photo est maintenant complètement chargée. Sur l’écran de son téléphone apparaît en grand un papier froissé qui a été redéplié. Sur celui-ci, une silhouette nue allongée et posant lascivement est dessinée. De longs cheveux légèrement ondulés viennent couvrir une partie des seins jusqu’au creux des reins.

SV