Désarmé

    Je n’ai pas toujours passé mes journées dans ce bled paumé au fin fond de la Creuse. Je n’ai pas toujours été essoufflé après avoir monté trois marches d’escalier. Je n’ai pas toujours vécu pour me saouler avec de la vinasse de mauvaise qualité. Et, il fut un temps, j’aimais le métier que je faisais. Mais la vie a parfois une drôle de façon de nous traiter et on n’est pas toujours suffisamment armé. Je suis retombé sur un de mes carnets. Ça fera office d’explication. C’était il y a un sacré bout de temps :

    Encore une nouvelle nuit à surveiller le néant. Voilà quelque temps que ça durait. Je commençais à mieux comprendre ce dont il était question ici. Mais quand on a débarqué, c’était le flou artistique complet. Nada. Les chefs ne nous ont rien expliqué. On s’est retrouvés catapultés dans cette tour après plus de quarante-huit heures de vol sans même sortir de l’avion aux escales. Bon, mais dans l’armée, on ne te demande pas de trop cogiter. On devait assurer la surveillance d’un secteur depuis le sommet d’une tour de contrôle. Car ouais, on s’est bien retrouvés tanqués sur un aérodrome. Il fallait le protéger. Cette piste en plein cœur de la capitale était le seul moyen fiable d’assurer une connexion rapide et sûre avec l’aéroport international situé à une cinquantaine de kilomètres de là.
    Au début, on ne savait pas trop à quoi s’attendre. Dans notre périmètre de surveillance, une bonne partie des dégâts avait déjà été faits. Des bâtiments et des entrepôts étaient cramés. Sur la colline en face, quelques carcasses de voitures calcinées jonchaient la chaussée. Les drapeaux aux couleurs du mouvement indépendantiste flottaient sur certaines habitations ou sur les quelques voitures qu’on voyait transiter par l’axe Lucie. Je n’ai aucune idée du vrai nom de cette route, dans la compagnie on donne des prénoms de fille aux endroits stratégiques. Il y avait aussi Marie ou Cléo à proximité. On se console comme on peut d’une vie passée entre mecs…
    Perso, je le trouvais plutôt sympa ce drapeau, mais c’était pas l’avis des civils qui bossaient dans la tour. Par moments, de sacrés panaches de fumée s’échappaient au loin. Le contrôleur aérien de service s’alarmait en énumérant des noms de bâtiments. Apparemment, les émeutiers n’y allaient pas avec le dos de la cuillère. Le projet : pillages, saccages et incendies. Tout y est plus ou moins passé : écoles, postes, cabinets médicaux, bibliothèques et des entreprises à la pelle. Des petites boîtes, mais aussi de gros acteurs locaux. On ne comprenait pas bien le plan des émeutiers.
    Bon, mais je m’égare un peu. On avait pris possession des lieux sans difficultés. La zone était maintenant bien sécurisée. Concertinas à gogo dans tous les sens. Poste de surveillance aux abords de la piste. Mes gars étaient bien rodés. On se découpait les nuits en trois parties, chacun la sienne. Je m’étais octroyé le début de soirée – privilège du gradé. Je veillais jusqu’à minuit, après les gamins se débrouillaient.

    On a vite compris qu’on n’allait pas être débordés. Alors okay, les gars en face étaient peut-être armés. Mais à part quelques coins bien chauds du Caillou, la lutte, c’était plutôt cocktail molotov improvisé, caillassage, lance-pierres et briquet. Le Caillou, c’est comme ça qu’ils surnomment leur île. Incompréhensible ; du peu qu’on en a vu, il y a de la végétation partout. Puis on parle pas d’un petit bout de terre. Le truc fait quand même dans les cinq-cents kilomètres de long. Bref, on ne comprenait pas grand-chose à la situation, mais on était contents d’être là. Faut dire qu’après les opex en Afrique, cette nouvelle mission ressemblait quand même plus à des vacances. Enfin, surtout pour nous les TE : royal d’être dans la vigie. On avait une sacrée vista, trois-cent-soixante degrés, haut perché et au programme : fauteuils en cuir, clim et réseau wifi.

    Bon, mais au bout d’un moment, le temps commençait à se faire long. Au début, on était contents : mission pépouze dans de bonnes conditions. Mais clairement maintenant, on faisait surtout semblant et de la figuration. C’est sympa mais faut pas que ça dure trop longtemps. Les gamins passaient tout leur temps sur leur téléphone. On essayait de les occuper un peu, mais ils se débrouillaient bien et le boulot était expédié en deux temps, trois mouvements. Surtout le petit dernier. Il me scotchait régulièrement. Sa dernière démonstration : une présentation du HK 417 en vue d’un passage de grade. Propre et maîtrisé. Vraiment brillant le môme. On ne le gardera pas longtemps dans la compagnie. Pour sûr, il finira dans les forces spéciales. Mais en attendant il était avec nous, et je sentais bien qu’il fallait un peu le stimuler. Le petit, toujours plein de bonne volonté, avait encore l’énergie des débuts. Je voulais pas voir s’effriter trop vite cette ferveur qu’on voit de moins en moins dans l’armée. Ils sont trop nombreux les gars pour qui le treillis est devenu un boulot comme un autre. Faut bien comprendre que je lui dois une fière chandelle à l’armée, alors j’aime bien qu’on en prenne soin.
    Après trois semaines, une première permission : on avait la journée pour s’éloigner un peu de l’aérodrome. Fallait pas trop chercher, on a tracé tout droit sur les baies. On avait tous une drôle d’envie de se la coller. Et au passage un peu flirter, qui sait. Certes, la mission était vraiment tranquille, mais qu’est-ce qu’on s’ennuyait. Et à rester cloîtrés entre nous dans cette tour exiguë, y avait de quoi disjoncter. Donc forcément, les gars n’y sont pas allés de main morte sur la bouteille. C’était pas beau à voir, même si j’y voyais plus très clair non plus. Moi aussi, j’avais besoin de décompresser… À mesure que l’après-midi avançait, y avait un peu plus de mixité dans le bar. Quelques filles venaient prendre une coupe de champagne ou un cocktail pour le coucher du soleil. Là, ça devenait bien vite la parade des coqs et, parce que ces derniers avaient besoin d’un peu de courage pour se pavaner, ils recommandaient bien souvent un verre après une trop longue série. Avec un tel grand écart alcoolémique, ça devenait un peu pathétique et de la pêche on est rentré surtout bredouilles et bourrés.
    On devait être de retour avant vingt et une heures et éviter de se faire trop remarquer au pointage à l’entrée. Enfin, les officiers n’étaient pas naïfs, ils se doutaient bien qu’on n’était pas partis en retraite méditative. Pour autant, on n’était pas dispensés de notre tour de garde. Et après avoir clairement abusé, voilà qu’il fallait veiller. C’est là que les choses se compliquaient. Bon, mais globalement, les gars faisaient le boulot et ça passait.
    Dans ces moments, je passais mon temps à scroller les applis de rencontre. J’avais eu quelques touches et même un ou deux rendez-vous. C’était toujours une sacrée logistique pour rester discret, mais ça le faisait. Puis un soir, ça a matché avec cette fille-là. On a beaucoup discuté. C’était un peu taquin, mais y avait pas que ça. On a pu assez vite se rencontrer. Ça collait vraiment et je sentais bien que ça aurait pu aller loin. Mais j’avais l’habitude maintenant, pendant ces missions, fallait éviter de s’attacher. Dans quelques mois, je serai parti à l’autre bout du monde puis rebelote chaque année.
    En attendant, on était au même endroit. Je crois que j’ai été réglo et lui ai expliqué le topo. Elle était métisse kanak et avait à peine une vingtaine d’années. Son père était Normand, il avait débarqué en Calédo avec juste un sac à dos. La maman était d’Ouvéa. Une de ces îles qu’ils appellent Loyauté et où ça a pas mal chauffé par le passé… Elle m’a parlé d’où elle venait, de ses coutumes, ses traditions, en me retraçant une histoire bien souvent sacrément mouvementée. À l’école, j’étais pas vraiment attentionné et loin d’être le premier, mais là, avec cette fille magnifique à moitié dénudée, pour sûr que j’aurais décroché une mention à l’interrogation.
    Il fallait qu’on se planque quand on se voyait. Elle ne voulait pas que ça se sache. Ça se serait mal passé. Y’avait quelques gars de son quartier qui lui tournaient autour et pas que des mecs sans histoire aux vies rangées… Elle les envoyait balader, mais un des types, particulièrement collant, ne voulait pas laisser tomber. Puis, ne serait-ce que vis-à-vis de sa famille ou de ses amis, impossible pour elle d’afficher qu’elle voyait un bidasse. Les mémoires étaient encore trop marquées. Et les histoires, ils se les racontaient. En France, tout le monde connait au moins de nom Ouvéa et vaguement ce qui s’est passé. Mais y a pas eu que ça. Le sang a coulé copieusement. Et les blessures ne sont pas refermées. Même elle culpabilisait. Mais elle insistait quand même pour me voir. J’allais pas l’envoyer balader, elle me plaisait.
    On se voyait une ou deux fois par semaine. C’était pas évident pour moi de jongler. En plus de ça, le couvre-feu nous empêchait toute prolongation. Mais dans un sens, c’était mieux comme ça. Elle serait peut-être tombée amoureuse ; j’aurais probablement aussi craqué, et là, bonjour les dégâts.

    Puis le pit s’est mis en tête de nous occuper. On allait partir pour trois jours dans la pampa jouer aux soldats. Ils ont laissé une équipe de blanc-becs sur place pendant que nous, on allait crapahuter. Ohlala, la mission. C’était n’importe quoi. Encore heureux qu’on ne fasse pas la guerre en vrai. Entre le matos tout pourri et dépassé et notre encadrement qui s’emmêle les pinceaux, on se serait clairement fait zigouiller. Mais bon au final, on était content de prendre l’air, de sortir un peu de notre trou. Puis je recevais toujours ces messages. Ils ont une sacrée bonne couverture téléphonique en Calédo. Paumé au fin fond d’une vallée à moitié trempé et à la limite de sérieusement me les peler, c’était plutôt revigorant d’avoir des mots mignons ou même quelques photos un peu caliente.
    Le gamin nous a épatés. Niveau physique, c’était une machine, mais toujours bon esprit, jamais il se la racontait. En orientation, il était toujours au bon endroit. Puis en tir longue distance, j’ai dû vachement m’appliquer pour ne pas me faire corriger. L’honneur était sauf mais de peu. Avec sa gueule de mannequin et ses résultats toujours dans le haut du panier, le gamin en arrivait parfois à énerver certains.

    Après cette petite escapade, on s’est revus à fond. La situation s’était bien calmée sur l’île et notre encadrement nous laissait un peu plus de liberté. Avec le temps, elle et moi étions un peu moins prudents et à un moment, on s’est fait cramer. Elle m’en a parlé au bout de quelques jours, complètement effondrée. Elle a tout balancé d’une traite : qu’elle ne pouvait plus me voir, mais que pour autant elle m’aimait ; que c’était compliqué et qu’elle faisait une connerie avec moi. Bref, ça devenait trop casse-tête, et je n’avais qu’une envie : coucher une dernière fois et me carapater. Attention, je n’ai jamais convoité les honneurs dans mes relations. Je ne crois pas faire de promesses. Ce genre de situations, c’est plus fort que moi, ça me donne envie de me barrer. Je ne pense pas être le pire des salauds, j’ai juste pas envie de me retrouver embourbé jusqu’au cou dans des plans galère.
    Elle me faisait de la peine, forcément. On a discuté, c’était pas très cohérent, mais qui l’est vraiment ? J’ai tenté de la rassurer, de lui expliquer. Mais j’avais pas réalisé à quel point elle s’était attachée. Elle m’a parlé de tout quitter pour me suivre et s’installer près du régiment. Tout ça en sanglotant. Elle m’a dit que sa famille lui en voulait. Puis qu’elle en avait marre, elle voulait s’extirper du poids de l’entourage, des traditions, et de cet environnement trop pesant, et je crois bien qu’elle a vu en moi un ticket pour s’en aller. Vous imaginez bien ma réaction. Mais je me suis surpris moi-même : je suis resté ultra posé. Je vieillis certainement. Et puis pour cette soirée, je m’étais fait une raison, on allait pas s’amuser.
    À un moment, j’ai préféré abréger, prétextant que je devais rentrer. On s’est un peu écrit, puis silence radio. Le lendemain, en début de soirée, elle m’a juste dit qu’elle voulait me voir une dernière fois pour passer un moment, se dire au revoir et clôturer notre histoire correctement. J’étais plutôt partant. On a convenu d’un rendez-vous la semaine d’après et, dans la foulée, j’ai réservé une chambre dans un hôtel sympa.

    Le matin du jour J, le lieutenant nous annonce qu’il a réussi à nous dégotter un créneau au stand et qu’en fin d’après-midi, on irait tirer. C’est censé nous faire plaisir, sauf que moi ça m’arrange pas, je dois la retrouver en début de soirée. Mais bon, vu qu’on est plutôt réglo depuis le début de la mission, le lieutenant est ok pour qu’on me dépose directement après la séance. Il me demande néanmoins d’être rentré, rasé et préparé pour six heures le lendemain matin. Apparemment une visite du colonel est prévue et il veut que tout le monde soit là pour la revue. J’en parle au gamin et lui explique mes plans. Je lui demande d’être op pour le matin, tout nickel et rangé.
    Après avoir vidé une bonne centaine de cartouches, mes oreilles bourdonnent. L’odeur de la poudre s’est infiltrée partout. Je me fais un semblant de propreté, m’habille en civil et fourre le reste de mes affaires dans un sac que j’emmène avec moi. J’arrive presque à l’heure et elle est déjà là. Elle a emmené du champagne et des sous-vêtements qui ne laissent pas indifférents. La nuit se passe à merveille. J’en attendais pas autant.
    Vers quatre heures trente, ma montre se met à vibrer. Je l’éteins rapidement et m’extirpe discrètement. C’était convenu comme ça. On n’a pas beaucoup dormi, son sommeil est de plomb. Je remballe mes affaires en vitesse dans la pénombre, je l’observe une dernière fois, ne pouvant m’empêcher d’espérer que nos chemins se croisent à nouveau. Quatre heures quarante-cinq : je suis dans la rue, je commence à trottiner. J’arriverai dans une trentaine de minutes. Tout se passe comme prévu. C’est presque surprenant.
    Après les formalités d’entrée, je me douche et passe en tenue. Devant le miroir, j’ai les traits sacrément tirés : ceux des nuits trop courtes et agitées. Je me rase et me prépare comme il faut. Le lieutenant a été étonnamment sympa. Je voudrais pas foirer maintenant.
    Puis c’est là que je me réveille pour de vrai. Au moment où, un peu machinalement, je vais pour vérifier ma ceinture, je m’aperçois que je n’ai pas de pistolet. Je jette le contenu de mon sac sur le sol. Le Glock est aux abonnés absents. Je panique sérieusement. Ça mouline à cent à l’heure dans ma petite cervelle dépassée.
    Le flingue est resté dans la chambre d’hôtel. Je l’avais planqué et j’ai oublié de le récupérer. Je suis livide. Je fais illusion devant les gradés. Puis je tente de l’appeler. Pas de réponse, je tombe directement sur répondeur. Elle doit encore dormir. Je retente ma chance toute la journée. Sans succès. Je n’y comprends plus rien. Elle ne répond pas à mes messages non plus. J’en parle au gamin. Il me propose d’aller faire un tour à l’hôtel et d’investiguer pendant sa permission de l’après-midi. Je suis rivé à mon téléphone pendant tout ce temps. Mais rien. Rien. Aucune bonne nouvelle. Pas de signe d’elle. Impossible de savoir où elle est. On se voyait jamais chez elle, et je réalise que je ne connais même pas son nom de famille. Le gamin rentre en début de soirée. Il est désolé. On sait tous les deux ce que ça veut dire. Je décide de me laisser la nuit. Je ne fermerai pas les yeux. Mon téléphone reste silencieux.
    Au petit matin, après deux nuits presque sans sommeil, j’ai une tête de macchabée. Quand j’arrive devant le lieutenant, il devine illico qu’un truc tourne pas rond. Je balance le morceau sans y aller par quatre chemins. Sans surprise, je finis direct aux arrêts. C’est réglo. Je suis pas étonné : dans l’échelle des conneries que tu peux faire dans l’armée, en haut il y a la désertion et, y a pas si longtemps c’était peloton d’exécution ; puis juste après, la perte de son arme. Une enquête va être lancée. Voilà, le décor est planté. Mon séjour calédonien avait pourtant bien commencé.
    Je suis resté quelques jours en isolement ; vas-y que j’aie pu bien tout ressasser. Puis évidemment j’ai été mis aux corvées. Mon histoire avait fait le tour de la compagnie. Y en avait bien quelques-uns qui ricanaient, mais pour la plupart, les gars étaient sympas. Pourtant le pit avait resserré la vis, et on aurait pu m’en vouloir. Adieu les nuits de permissions et ce genre de liberté. Mais pour autant, en 2024, les chefs ne font plus complètement ce qu’ils veulent. Dans l’armée, on n’est pas encore syndiqués, mais on y vient doucement.
    Chaque jour le même train-train. J’étais quand même pas bien serein. Ça faisait maintenant un bon mois que je faisais le larbin et apparemment rien ne bougeait. La fille était introuvable et le flingue avec. J’avais refait le scénario des dizaines de fois et la seule explication que je voyais dans tout ça, c’est qu’elle a voulu me faire payer. Résultat sans appel : game over. À moins que le pétard ne resurgisse par miracle, soldat, c’était fini pour moi. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais pouvoir faire dans le civil. Ça m’angoissait sérieusement, je voulais pas replonger dans le bouillon. Je savais monter et démonter des armes rapidement, crapahuter pendant des kilomètres chargé comme une bourrique, au tir j’étais pas trop mauvais, et pour spotter j’étais pas le dernier. Je m’imaginais la tête du gars à France Travail lorsque je lui montrerai mon CV. Va falloir avoir pas mal d’imagination pour me recaser…

    Puis un matin, la nouvelle est tombée. Un pote du génie m’a envoyé un message : « Y a eu un problème avec un des gars de ta section. On l’a emmené à l’hosto. Apparemment, il s’est pris une bastos alors qu’il était en permission. »
    J’ai tenté d’avoir quelques rens’ comme je pouvais. J’avais un mauvais pressentiment. Et ça s’est vérifié. Les infos me parvenaient au compte-goutte. J’ai d’abord su qu’il s’agissait du gamin. Mais personne ne savait ce qu’il s’était passé. Le pronostic vital était engagé. Il était au bloc à se faire charcuter. Le RAID et le GI sont intervenus peu de temps après. Ça s’est passé dans un de ces coins où les mecs sont assez énervés. Ils se sont fait arroser et n’ont pas attendu bien longtemps pour riposter. Un des Kanaks se serait même fait descendre.
    Puis après, tout s’est enchaîné à vitesse grand V. Tout le monde ne parlait que de ça et j’ai commencé à dérailler. Personne ne s’y attendait, moi le premier. Je fumais comme un pompier pour essayer de me calmer. Je me suis mis à tirer la gueule et tout me bassinait. L’enquête me concernant s’est poursuivie et avec les évènements récents, tu parles que ça a bien avancé. Ils ont fini par retrouver mon flingue avec les énervés. C’était pas bon pour moi. Je fais pas un dessin…

    Juste un peu au-dessus des hanches du gamin, ils ont retiré un pruneau de neuf millimètres. Ils n’étaient pas sûrs que mon pistolet ait servi, mais je culpabilisais à mort. Une fois que les médecins furent assurés que le petit n’allait pas clamser, j’ai pu lui parler. Il m’a raconté ce qu’il s’était passé.
    Pendant tout ce temps, il avait mené son enquête. Incognito. À chacune de ses permissions, il allait à la pêche aux renseignements. Après quelques jours, il avait retrouvé la trace de la fille et avait réussi, avec un peu de temps et de persuasion, à la faire parler. Elle avait bien retrouvé l’arme dans la chambre après que je sois parti et même si c’était pas calculé, elle l’avait embarquée. En rentrant chez elle, un des gars pas nets l’avait cueillie. Il l’avait menacée de la dénoncer à sa famille, que soi-disant il avait des preuves qu’elle couchait avec un bidasse. Et c’est là que c’est parti en vrille. La fille a voulu sauver sa peau, et elle s’est embarquée dans un gros mytho. Elle lui a dit que certes elle avait déconné, mais que c’était fini et qu’elle avait pas fait ça pour rien. Elle a alors eu la super idée de lui montrer le pistolet. Le gars s’est enflammé. Il a pris le flingue violemment tout en l’insultant. Puis il s’est barré, laissant la nana en plan à deux doigts de s’effondrer, littéralement.
    Ça n’a vraiment pas plu au gamin. Il s’est mis en tête de retrouver le gars. Il a pu gagner la confiance de la fille et ils se sont rapprochés. Je crois bien qu’il a fini par s’attacher. La fille n’allait pas bien, elle s’en voulait vraiment et elle a fini par lui dire qui était le gars qui avait mon arme.
    Le gamin a remonté la trace du cassos avec pour idée de récupérer le pistolet. C’est là que ça s’est gâté. Le type était complètement azimuté, tendance schizo. Dans son cerveau, ça tournait pas comme il faut. Y avait pas eu que de l’alcool et du canna pour en arriver là. Une fois, deux fois, trois fois, le gamin a essayé. Mais en face ça répondait bizarrement. Un coup ça allait et la minute d’après le type vrillait salement et il fallait se barrer. Alors qu’il était sur le point de laisser tomber, le gamin a vu le type une dernière fois. Ça semblait bien parti, le gars est resté calme. Puis il lui a même dit que c’était ok contre un peu de pognon. En plus, pas une fortune, rien de déconné. Ils ont convenu que le lendemain, il lui rendrait le flingue contre l’argent. Le gamin lui a serré la main, puis s’est retourné pour s’en aller. Après quelques mètres, il s’est effondré. Le Glock était fumant et le sang coulait.
    Bilan de ce fiasco : la moelle épinière était touchée et il a fini tétraplégique. Pendant longtemps, il a été en maison de rééducation. Je me disais que j’irais le voir, que je l’aiderais. Mais c’était plus fort que moi, je n’y arrivais pas. J’étais pas handicapé, mais dans ma tête ça débloquait et rien à y faire, impossible de lutter.

    Mon carnet s’arrête là. Je crois bien que j’étais devenu trop fêlé pour continuer. Faut dire que j’ai sacrément dégringolé et je ne m’imaginais pas finir comme ça. Bon, mais je suis encore un peu à jeun là. J’aimerais au moins bien finir ça. Au moins ça.

    De ce que je me souviens, c’est qu’après quelques jours, l’armée m’a rapatrié. Avec ce qui s’était passé, plus possible de me garder sur place. Puis plus personne n’avait trop de doute sur le résultat de mon procès. J’ai pas moufté. J’avais plus d’énergie. Encore moins que maintenant. Sans surprise, j’ai été radié. Puis ce qui s’est passé après, seulement quelques passages me sont restés. Le toubib m’avait filé des cachetons. Je les gobais sans trop calculer. Ça n’a rien arrangé. Enfin, de cette période, y a un truc que je ne pourrai pas oublier. Un jour, quelques types bien sapés m’ont retrouvé. Ils voulaient que je les suive pour me « poser quelques questions ». Je me suis retrouvé dans une salle glacée beaucoup trop éclairée. Obligé de presque fermer les yeux pour ne pas être aveuglé. Sur une table à côté, quelques papiers étaient étalés. Ils m’ont demandé de regarder. Avec la gueule que j’ai tirée, ils ont vite eu ce qu’ils voulaient. Elle était allongée, le haut du corps dénudé, d’une pâleur qui m’a congelé le cœur, le tour du cou bleu violacé comme si elle s’était faite étrangler. Évidemment, ça ne m’a pas aidé…
    Puis après, j’ai continué sur ma lancée. Je me suis retrouvé à court de cachetons. Alors, y a eu l’alcool pour pallier. Je vais pas épiloguer. Je marchais de village en village comme un forcené, avec pour seul carburant du rouge bien épais. Je dormais comme je pouvais, sous les ponts ou les peupliers. Le marathon a dû durer une bonne année. Puis à force de me murger, j’ai dû un peu oublier ce qui me faisait vagabonder. J’ai essayé de me refaire une petite santé dans ce trou paumé. On m’a un peu aidé et j’ai réintégré le manège. En revanche, impossible d’arrêter de picoler. Alors naturellement, j’ai fini par servir des coups dans un troquet miteux. Ça m’allait bien cet entre-soi au royaume des ivrognes. Mais c’était pas vraiment le plan de carrière auquel je pensais il y a quelques années. Glorieuse destinée. J’ai progressivement dit adieu à toute dignité.

    Voilà on y est. Bien au fond dans l’obscurité. Sans même vouloir remonter. Mais qu’on ne me prenne pas en pitié. Depuis un moment maintenant, chaque jour se ressemble. C’est seulement quand je me regarde dans la glace que je vois le temps qui passe. Ce visage bouffi, écarlate, cinglé de couperose répugnante, je l’ai bien cherché. Je vais pas m’apitoyer. Mais j’ai plus envie de continuer. Je sais même pas pourquoi j’écris ça. Enfin, c’est pas vrai. C’est parce que je suis mort de trouille et qu’avant de me passer la corde au cou, je voulais au moins témoigner.

SV