Collisions
L’accident est stupide. Ce n’était clairement pas le moment. Quelle idiote, se dit-elle. La douleur est vive, le sang se répand rapidement. Après avoir pansé tant bien que mal son doigt, elle compose le quinze sur son téléphone portable. Les bips habituels cèdent la place à un message délivré par une voix synthétique : « Vous avez demandé le SAMU, ne quittez pas. » Puis en boucle : quarante-cinq secondes de violons un peu trop stridents du Printemps de Vivaldi. Après quelques minutes, quelqu’un – manifestement débordé – décroche enfin.
– Les Urgences bonjour.
– Oui, bonjour, je viens de m’entailler un doigt avec un robot de cuisine. C’est très douloureux, ça saigne, je suis seule, je ne sais pas trop quoi faire. J’ai cru comprendre que l’accès aux urgences est compliqué.
– Ne quittez pas, je vous passe le médecin régulateur.
Nouvelle attente. Les violons. Une éternité.
Finalement, un médecin urgentiste prend la ligne et, après une courte conversation, il apparaît qu’une opération est probablement nécessaire.
Jade contacte alors un ami proche qui habite non loin. Elle lui explique la situation et sollicite son aide pour tenter de rejoindre l’hôpital. Toujours prêt à tout pour lui rendre service, il se rend rapidement en bas de chez elle. Le médecin a suggéré un itinéraire permettant d’éviter un maximum de barrages et de blocages. Il y a encore deux heures de ça, la route était praticable, leur a-t-il dit.
Les voilà désormais à bord du pick-up ; fenêtres levées, portes verrouillées. Après avoir quitté leur quartier, ils slaloment entre carcasses de voitures calcinées et débris en tout genre. Par endroits, le bitume porte les stigmates des brasiers de pneus déclenchés la nuit dernière. Quelques émeutiers, visages masqués, arpentent les bas-côtés. Plus loin, de simples manifestants se tiennent regroupés sous des abris de fortune. L’atmosphère est lourde ; la lumière : crue et aveuglante.
Parvenus à un embranchement, la route est bloquée par des amoncellements de gravats et de cailloux. L’hôpital n’est plus qu’à deux ou trois kilomètres. Ils décident alors d’emprunter la voie en contresens, apparemment dégagée. Après deux jours d’émeutes, d’incendies délibérés, de blocages, de saccages et de pillages, chacun reste calfeutré chez soi. Les déplacements sont réduits au strict nécessaire et se font bien souvent dans la proximité immédiate du domicile.
Ils s’engagent alors avec prudence sur la dernière portion de route. Le premier virage offre peu de visibilité et ils précèdent leur entrée d’un grand coup de klaxon. Personne en face. Rassurés, ils continuent. Mais alors qu’ils entament le dernier virage avant de parvenir à destination, tout bascule en une fraction de seconde.
Le choc est frontal. Les carrosseries se froissent et se déforment, les plastiques éclatent, les vitres se fragmentent manquant d’exploser en mille morceaux. Jade est projetée en avant, mais l’airbag amortit la violence de l’impact. Lorsque la fureur retombe, elle est en état de choc et se tourne vers son compagnon. Il est inconscient et le visage couvert de sang. Elle hurle son prénom, espérant en vain une réaction. Rien.
Puis elle s’extirpe tant bien que mal et aperçoit le conducteur de l’autre voiture. Il est lui aussi blessé et inconscient. Rassemblant ce qui lui reste de sang-froid, Jade se rappelle qu’elle doit agir. Il n’y a personne dans les parages et son téléphone portable est perdu quelque part dans l’habitacle. Elle se dit que l’hôpital ne doit plus être bien loin. Elle se met à courir, hébétée, les pas hasardeux, scrutant l’horizon à la recherche d’aide.
Une ambulance surgit un peu plus loin. Jade agite les bras, en signe de détresse. Le véhicule s’arrête à proximité. Elle lui explique sommairement la situation et l’ambulancier l’installe à l’arrière sur un brancard. Une fois allongée, sa tension dégringole et son rythme cardiaque avec. Elle perd connaissance.
Sur son téléphone, le message est clair : les forces de l’ordre vont intervenir pour déblayer le barrage bloquant l’accès à l’hôpital. La consigne est de résister. Ne pas les laisser faire. Alors, il se prépare. Une sorte de masque en laine vient garantir son anonymat et la capuche est devenue presque symbolique ; un code, l’uniforme des révoltés. Le lance-pierre est accroché à l’épaule. Quelques cailloux dans les poches d’un pantalon trop grand, troué et bien usé. Avec les autres, une bouteille de vodka passe de main en main. Ils sont positionnés sur les côtés, en attente, prêts à intervenir. Le véhicule blindé des forces de l’ordre apparaît au loin ; derrière une dizaine d’hommes suréquipés. L’agitation grandit et la frénésie prend le pas sur la réserve et la tempérance. Jean est le premier à balancer un caillou depuis le petit promontoire sur lequel il s’est installé. La lutte est brouillonne, les autres gars de la bande sont dispersés mais vaillants. L’idée est de les harceler, de ne pas les laisser faire, de leur montrer qu’ils sont bien là et ne surtout pas capituler. Les grenades lacrymogènes répandent leur gaz irritant. Avec seulement un tissu sur le visage, les effets sont atténués, mais rapidement l’air devient difficilement respirable. Quelques lourdes détonations se font entendre : sans doute des grenades de désencerclement. Les écrans de fumée ont isolé plusieurs gars et Jean peine à les repérer. Il craint leur interpellation. Dans un baroud d’honneur, il court à découvert, un caillou dans chaque main, vers ce qu’il pense être l’épicentre de l’action. Il est agile, se déplace rapidement, mais sa course est brutalement stoppée par un tir de LBD tiré presque à bout portant. Il s’écroule, son corps roule sur un ou deux mètres et s’immobilise face contre terre.
Les chambres sont pour la plupart toutes remplies. Deux jours après l’accident, les visites sont toujours interdites. De toute façon, l’accès à l’hôpital est encore très incertain. Dans un des patios se retrouvent quelques hommes encore amochés, mais en voie de rétablissement. Ils ont tous à peu près la même dégaine. Ils viennent prendre un peu le soleil et s’aérer. Des policiers les surveillent d’un air distrait. Ces gars-là ne doivent normalement pas se parler. La justice doit encore s’en occuper. Mais bon, pour la plupart, ils sont sacrément abimés et on ne craint pas grand-chose d’une bande d’estropiés. Jean est accroupi dans un coin. Mis à part le lourd bandage qui lui recouvre une partie du visage, il semble en forme. Il passe sa main un peu machinalement dans l’herbe et les cailloux à ses pieds. Drôle de bonhomme. D’autres gars sont en fauteuil, à béquilles ou sur leurs deux jambes, mais avec tout un attirail sur roulettes qui les accompagne.
Un peu plus loin, dans une autre cour intérieure, même dessin, mais sans policiers cette fois. Ça murmure, chuchote et papote. Quelques voix tamisées viennent perturber le silence. Il y en a de tous les horizons : des jeunes, des vieux, de toutes les communautés. Adossée à un palmier, Jade, le visage grave, les traits marqués, regarde absente au loin. Elle a encore quelques analyses à passer et devrait rester ici une bonne semaine en observation. Elle s’en sort avec une commotion cérébrale et quelques hématomes. En somme, presque rien au vu de l’accident… Mais le traumatisme est bien là, elle n’est pas prête d’oublier. Son ami qui la conduisait est mort assez rapidement des suites de l’accident. Même tragique dénouement pour le conducteur de l’autre véhicule. Deux morts, une miraculée. « Les dommages collatéraux des émeutes », diront-ils à la télé.
L’obscurité est tombée sur l’hôpital et le service des repas est depuis quelques instants fini. Jade n’a pas mangé un morceau. Son téléphone n’arrête pas : ses amis et sa famille la contactent sans arrêt. Après l’accident, les autorités ont interdit les visites : l’objectif étant de limiter les déplacements de population aux seules impérieuses nécessités. Les messages de soutien, sincères mais bien souvent maladroits, ont envahi son téléphone. Elle n’a répondu qu’à quelques-uns ; et encore très laconiquement.
La nuit s’annonce de nouveau très longue. Malgré la fatigue, elle sait qu’à nouveau elle ne trouvera pas le sommeil. Ou peut-être ne le veut-elle simplement pas. Les soignants lui ont bien filé quelques cachets pour l’aider à se reposer. Mais non : c’est hors de question. La douleur, elle veut la vivre pleinement. Pas question de l’atténuer. Plutôt crever. Vers minuit, elle n’en peut plus : le plafond de sa chambre, elle l’a déjà exploré et examiné dix-mille fois. Le film des heures ayant précédé l’accident, elle se l’est passé à peu près autant de fois. Elle sort du lit, attrape au passage un petit gilet qui traine par là, et, pieds nus – se disant que ça fera moins de bruit –, elle se met à déambuler dans les couloirs. L’hôpital est immense : un vrai labyrinthe. Quelques lumières d’un blanc éblouissant éclairent ici et là une salle, une chambre ou une cafétéria. Un silence pesant règne. Les odeurs de l’hôpital inondent ses narines. Les couloirs sont longs et ils se ressemblent à peu près tous. Elle continue, avance, au gré de ses impulsions. Le pas léger, elle se glisse sans bruit, invisible, les sens à l’affût. Elle surprend une conversation au loin entre deux soignants. Puis elle arrive à des escaliers surplombés d’un panneau indiquant une issu de secours. Une porte battante permet d’y accéder et, après avoir dévalée deux étages, elle débouche en plein air. La fraîcheur de la nuit l’enveloppe instantanément. La pâle lueur d’un petit croissant de lune vient éclairer l’espace devant elle. Il ressemble à se méprendre à celui où se trouve le palmier. Sous ses pieds nus, une pelouse un peu dégarnie se partage la zone avec un parterre de gravier. Elle respire calmement. Pour la première fois depuis tout ça, une sensation fugace vient lui rappeler à quoi ressemble la sérénité. Au loin se font entendre quelques détonations. Le son est atténué et feutré. Elle poursuit comme avant, au hasard, sans d’autres buts que de s’oublier et de s’évader.
Dans un bruissement, elle croit entendre, depuis un coin du jardin, quelqu’un la saluer. Elle se tend, se crispe légèrement, surprise d’avoir été démasquée. Ses yeux qui ne sont pas encore habitués à l’obscurité s’ouvrent grands et aperçoivent une silhouette accroupie. Un vague rayon de lune vient l’éclairer.
– Bonsoir, marmone-t-elle.
– Vous n’arrivez pas à dormir, dit l’homme plus sur le ton de l’affirmation que du questionnement. Bien que fermées et dures, les expressions de l’homme invitent Jade à se rapprocher. Elle remarque tout de suite des traits harmonieux sur un cou solide et une silhouette svelte et musclée. Il est de profil. Ses mains balayent doucement la terre à ses pieds.
Elle répond d’un signe de la tête puis s’assoit contre un poteau non loin. De lourdes détonations se font entendre. Elles semblent plus proches. C’est peut-être l’effet de la brise qui s’est levé. L’homme se tourne alors dans la direction d’où semble provenir le son. L’autre côté de son visage se révèle alors à Jade. Dans une lumière diaphane, pâle et ténue, elle découvre une arcade sourcilière meurtrie au-dessus d’une orbite boursouflée et tuméfiée.
– Ils m’ont enlevé le bandage tout à l’heure. Je n’ai pas encore osé me regarder dans un miroir. Selon les médecins, l’œil droit est foutu. Rien à faire, si ce n’est accepter l’idée. Enfin bon, heureusement qu’on en a deux.
– Désolé pour vous, dit Jade.
Puis le calme, le silence et l’immobilité. Ils n’échangeront pas un mot de plus. Pudeur et timidité. Mais plus que ça, les mots semblent superflus, ils sonnent vides et un peu inappropriés. Difficile de parler de banalités dans ces circonstances et avec ce qu’il se passe dehors. Personne n’est dupe.
D’un petit signe de la tête couplé d’un très léger sourire, elle prend congé. Elle traverse de nouveau la cour, le pas toujours léger, et un peu troublée.
La nuit suivante, même cérémonie : les pieds nus, les déambulations discrètes, les sens en éveil. Elle ne veut pas se l’admettre, mais inconsciemment, c’est vers le patio de la nuit dernière qu’elle veut retourner. Au coin d’un couloir, elle surprend à nouveau les deux mêmes soignants menant à voix basse une conversation. Les odeurs et la lumière sont les mêmes que la nuit dernière. Elle pourrait très bien rêver, tant tout semble une rediffusion de son escapade d’hier. Elle descend rapidement les escaliers de secours et se retrouve dans le patio. Elle prend une grande inspiration dans l’air pur de la nuit. Comme elle l’espérait sans se l’avouer, dans le coin opposé, elle discerne la silhouette de l’homme d’hier. Un peu solennellement, elle se rapproche et le salue du bout des lèvres. Elle sait bien qu’elle n’a jamais laissé les hommes indifférents. Depuis ses années de lycée, ils lui accordent tous une attention qu’elle n’avait jamais connue avant. Mais là, elle ne joue plus, elle n’en a pas envie, elle est toujours sous le choc de l’accident et de ce qui s’en est suivi. Il n’y a pas de places pour les futilités. Elle le questionne alors frontalement.
– Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande-t-elle simplement.
Alors, doucement, il lui raconte. Chaque mot est pesé. Les réunions puis la mobilisation. Les instructions puis le soulèvement. Les procédés et l’organisation. Le barrage qu’il devait défendre à l’entrée sud de l’hôpital. Les nuits d’affrontements. L’alcool et les stupéfiants pour tenir et rien lâcher. L’attaque en journée avec le blindé. Il a voulu un peu trop jouer et fanfaronner. Le tir de LBD. Pas de chance en plein dans le visage. Avec la fumée, on n’y voyait rien de toute façon. Il n’en veut même pas au type qui lui a fait ça. Pour rigoler, il raconte que de toute façon, son héros préféré a toujours été Albator. Il aura la classe avec son bandeau de pirate à l’œil droit.
Elle sourit légèrement, mais intérieurement, quelque chose s’agite. Nouvelle détonation. Elle lui demande ce qu’il faisait avant. Il se renfrogne. C’était peut-être un peu trop. Son joli minois ne lui permet pas tout et elle le sait. Mais il n’était pas question de ça. Alors elle prend la parole et lui parle de ce qu’il s’est passé, comment elle en est arrivée là : dans un patio au beau milieu de la nuit, à parler à un inconnu et à se confier. C’est brouillon, un peu décousu et avec son lot de contradictions :
« C’est allé tellement vite. Après le déferlement de violence de la première nuit, les habitants de mon quartier se sont mobilisés pour se protéger. Ils n’ont pas fait les choses à moitié. Les gars ont entreposé pêle-mêle un peu tout ce qu’ils trouvaient. La barricade était en place et le quartier complètement bouclé pour la nuit à venir. Quelques mecs étaient armés, il y avait des bons pères de famille, mais aussi un ou deux illuminés qui ne souhaitaient qu’une chose, “s’en faire un ou deux“, comme ils disaient. Bref, chacun avait un peu son rôle. Et moi, un peu connement, je me suis mise à préparer quelques gâteaux. À vrai dire, je ne savais pas trop quoi faire pour aider. Je voulais juste un peu contribuer et faire plaisir à tous ceux qui s’activaient. En utilisant mon mixeur, un de mes doigts y est passé ; l’accident débile. Mais si ce n’était que ça, ça irait. La suite est beaucoup moins drôle. Un de mes meilleurs amis passe me récupérer pour m’emmener ici. Ce gars était en or, toujours là pour moi. Je l’aimais comme un frère et lui m’aimait comme un fou. Mais je n’ai jamais voulu aller au-delà. Ces trucs-là, ça ne s’explique pas. Alors il s’était un peu résigné, mais rien n’avait changé. C’était quand même une putain d’amitié. Mais voilà, arrivés au barrage en bas, impossible d’avancer, on prend alors la seule route possible. Mais elle est à contresens. Avec tous les abrutis qu’il y a sur la route ici, on savait bien à quoi on s’exposait. Mais mon doigt pissait le sang, “t’aurais voulu qu’on fasse quoi ?!” lui dit-elle sans même qu’il ait bougé ses lèvres. Alors voilà, la suite : je te la fais courte. On s’est tamponné en pleine face un fangio qui se croyait dans un jeu vidéo. Lui est mort sur le coup. Mon copain aussi. Et moi, à part un doigt de traviole et quelques bleus, je suis encore là. Et le pire dans tout ça, c’est que je papote au calme avec un des gars qui s’est chargé de bloquer la route que l’on aurait dû emprunter. Est-ce que tu te rends compte de ça ?! Le doc m’aurait fait la petite opération qui va bien, et on serait rentrés dans notre beau quartier. Bien au chaud. Qui sait, on serait peut-être sortis ensemble après tout ça. En fait, maintenant, j’me dis que je l’aimais peut-être. »
– Je suis vraiment désolé, bredouilla Jean.
La conversation s’arrêta là. Ils restèrent encore un petit peu là, dans le calme. Le ciel était dégagé. Quelques étoiles scintillaient. Les détonations avaient cessé. Faut croire que tout le monde doit bien dormir à un moment ou un autre. Elle s’était un peu calmée maintenant. Elle lui souhaita bonne nuit et regagna sa chambre doucement. Sur le chemin du retour, elle repensa à tout ça. Ce type, elle aurait dû le détester et lui balancer ses quatre vérités, mais elle n’y arrivait pas. C’est pourtant de sa faute si elle en était là. Mais voilà, ce n’est peut-être pas si simple que ça.
Troisième nuit : encore impossible de fermer l’œil. Le contact du lino sur ses pieds nus. Les lumières qui crient leur blancheur dans les couloirs aseptisés. Le murmure d’une conversation ; toujours au même endroit. Elle se demande ce qu’ils peuvent bien se raconter ces deux-là tous les soirs à pas d’heure. Les escaliers. Et enfin : l’air frais de la nuit. Jean est évidemment là. De nouveau à la même place. Il lui fait un signe, elle le rejoint. Une partie de son visage est masquée par une bande lui couvrant ses blessures. Au loin, un bruit de détonation se fait entendre. Puis le silence à nouveau. Alors, sans trop savoir par où commencer, il se met à lui parler :
« Ce que je faisais avant ? Pas grand-chose, tu sais. Un petit boulot par ci par là de temps en temps. Juste de quoi faire quelques pièces et se payer le ticket de bateau pour retourner parfois chez moi dans les îles. Sinon, ma vie, c’est surtout le squat. Ça coûte pas grand chose, mais faut pas être trop exigeant. On dort dans une cabane en tôle, pas loin d’une route qui fait quand même un sacré boucan. Mais le vrai problème, c’est l’été, le soleil qui brûle tout, la moiteur, la chaleur h24, on étouffe partout tout le temps. Ouais, bien sûr, ça m’est arrivé de cambrioler une ou deux maisons. Mais on n’a pas piqué grand chose, c’est plus parce qu’on s’ennuyait. Je crois bien que je suis paumé. J’sais pas trop vers où aller. À quoi ça rime tout ça ? Ah, tu sais, il me fait marrer le flic qui est censé nous surveiller. Il est seul pour cinq chambres, et quand il croit que tout le monde dort, il se met à roupiller. C’est le moment où je m’en vais, à sa barbe et sous son nez. Et tada, me voilà devant toi avec ma gueule cassée ! »
Nouvelle explosion. Il s’arrête de parler. Puis le calme de la nuit. La lune montante en est presque à son premier quartier. La lumière est laiteuse et diffuse. Une manche du chandail fait office de mouchoir. Ça fait aussi du bien de chialer. De toute façon, ça ne se contrôle pas. Alors autant qu’elle se laisse aller. Elle ne sait pas bien pourquoi elle s’est mise à pleurer. C’est certainement à cause de tout ce bazar, les évènements, l’accident ; la fin des illusions quoi.
Évidemment, il veut la consoler. Avec un peu de maladresse, il lui passe un bras sur l’épaule. Puis le moment se fige, ça dure dix minutes, une heure, peut-être plus, qui sait ? Ça va mieux maintenant. Elle a un peu froid et tout naturellement, elle se rapproche de Jean. Très clairement, il n’est pas super à l’aise le gars. Mais faut bien dire ce qui est : il ne s’était jamais imaginé avec un œil en moins à réconforter un petit canon au beau milieu de la nuit dans le patio d’un hôpital. Puis avec les filles, il n’est pas super expérimenté. Ce n’est pas qu’il ne veuille pas, c’est juste que c’est pas évident. Faut bien l’avouer, il y a toujours un peu de honte ou de malaise qui traîne par là. Puis, évidemment, il y a la pudeur : dans l’expression des émotions, mais aussi dans celle du corps. On ne veut pas trop en montrer. Alors on suggère timidement. Puis on attend ; souvent bien longtemps.
On entend maintenant le chant de quelques oiseaux qui précède toujours de près d’une heure le lever du soleil. Il faut rentrer, regagner comme si de rien n’était leur chambre sans se faire remarquer. Enfin, surtout lui. Il ne voudrait pas se faire attraper.
Les médecins sont tous unanimes. Elle peut et doit maintenant rentrer chez elle. Une ambulance la ramènera. Au barrage du bas, ils les laissent maintenant passer. Puis, c’est essentiel qu’elle retrouve sa famille et ses amis. Ils la préviennent que le plus dur est à venir. Le deuil : il va falloir y passer. Alors elle rentrera demain. Juste pas aujourd’hui, dit-elle.
Le soir venu, dès que les couloirs se vident, elle s’empresse de refaire le même chemin que les trois dernières nuits. Elle arrive dans le patio bien plus tôt que les autres fois. Jean n’y est pas encore. Alors, elle s’installe tranquillement au même endroit que d’habitude. Cette fois, elle a pris avec elle la couverture de sa chambre. Jade veut rester là jusqu’au petit matin. Elle sait que c’est la dernière fois qu’elle le reverra. C’est comme ça. Ils sont trop différents : elle, la privilégiée des beaux quartiers, lui, le gars désœuvré et révolté des squats.
Maintenant, il est presque minuit. C’est l’heure vers laquelle elle arrive d’habitude. Mais il n’est toujours pas là. Elle commence à s’interroger. Elle trépigne légèrement et se dit que le policier doit encore être réveillé.
Comme chaque soir, un peu au hasard, les bruits des explosions imposent au silence un rythme chaotique, sans motif ni répétition. Pour s’occuper, elle erre avec langueur aux quatre coins du jardin. Le clair de lune diffuse maintenant sa douce et discrète lumière. La tête baissée, elle continue de déambuler. Et alors, là où depuis chaque soir elle le retrouve, se dessine avec plein de petits graviers, une sorte de tête de mort, avec un bandeau sur l’œil droit. En dessous, avec quelques cailloux, est inscrit : MERCI. Elle s’allonge alors à cet endroit, se couvre comme elle peut avec la couverture, et passe le reste de la nuit comme ça. Il ne viendra pas.
Le lendemain, Jade rassemble ses affaires, prévient ses proches qu’elle a un peu délaissés et s’occupe des formalités de départ. Elle monte dans l’ambulance ; devant, à côté du conducteur : c’est lui qui l’a aidée la dernière fois ; elle veut revoir la route où tout a basculé. Elle reconnaît instantanément le virage. Frisson. Son estomac se noue d’angoisse. Tristesse. Le chauffeur avance au pas ; il n’a pas oublié le carton qu’il y a eu six jours de ça. Ils passent le deuxième virage, puis arrivent là où, à l’aller, il y avait encore des cailloux et des gravats bloquant une partie de l’accès. Sur les hauteurs surplombant la route, elle aperçoit la silhouette d’un type de dos qu’elle croit reconnaître. Il se retourne alors au passage de l’ambulance. Discret sourire. Il a passé un bandeau sur son œil droit.
